Paris, Comédie-Française jusqu’au 2 juin 2011

Un tramway nommé Désir de Tennesse Williams

Dernière station avant l’enfer

Un tramway nommé Désir de Tennesse Williams

La pièce de Tennesse William entre au répertoire de la Comédie-Française parée d’un exotisme quelque peu incongru. On ne voit pas vraiment où le metteur en scène américain Lee Deuer veut en venir avec ce parti pris résolument japonisant mais on est pourtant épaté par la direction d’acteurs, la capacité à faire entendre la profondeur du texte, à dessiner des personnages d’une rare densité. Parce que l’héroïne Blanche DuBois réclame de la magie, Deuer a cherché une métaphore pour montrer l’histoire de son point de vue, alors pourquoi pas le Japon, Bunraku, panneaux peints, ombrelles, kimonos et compagnie puisqu’il paraît que pour l’auteur "il faut être un habitant du Sud décadent pour comprendre les Japonais".

Donc japonais et onirique ; voilà donc pourquoi ça bouge tout le temps, dans un mouvement perpétuel, les panneaux peints, fort belles estampes géantes figurant des écrans cinématographiques, les éléments scéniques. Pour ajouter à l’agitation, des personnages vêtus de noir, équivalents des Kurogos japonais, virevoltent autour des comédiens dans un ballet incessant, oeuvrant aux mises en place techniques. Puisqu’on est dans le rêve, le fantastique, à l’intérieur de l’esprit fêlé d’une pauvre fille à la dérive, tout est permis et surtout le mélange des genres de l’esthétique japonisante à l’ambiance musicale jazzy New Orleans en passant par une partie de carte façon Alice au pays des merveilles. Une Harley traverse la scène conduite par un gros tatoué, Mitch, par ailleurs excellent acteur (Gregory Gadebois), un chat en peluche efflanqué se mêle de tout. Et pour couronner cet assemblage hétéroclite, le metteur en scène a voulu rendre un hommage au cinéma en sonorisant les acteurs, ce qui donne aux dialogues une tonalité série B assez déplaisante. Pourtant, aucun trace ici du réalisme du film d’Elia Kazan qui immortalisa cette sombre histoire du Sud interprétée par Marlon Brando et Vivian Leigh.

Et bien malgré tout, on se laisse quand même prendre au destin tragique de Blanche DuBois, cette nymphette mijorée horripilante qui débarque chez sa sœur Stella, dernière station avant l’enfer. Le tramway qui l’amène s’appelle Désir(e) (avec un « e », référence à l’anglais…), c’est un aller simple pour l’asile. L’ambiance est torride, sexuelle, alcoolisée et violente. Anne Kessler est poignante dans ce personnage border line, Marylin, fragile dans ses robes et ses déshabillés aguichants, qui joue à jouer la désinvolture l’extravangance pour ne pas tomber en morceaux, la voix maniérée et sussurante, mais ironique et agressive vis-à-vis de Stanley, le mari « pollack » de Stella, dont elle comprend vite qu’il l’a démasquée et qu’elle provoque sans cesse. Malgré l’invraisemblable perruque verte dont il est affublé, Eric Ruf est formidable de sauvagerie mâle, tout occupé à boire, jouer au bowling et aux cartes avec ses potes et sauter sa femme, Stella, une bonne fille, un courageux petit soldat à qui Françoise Gillard prêt toute sa délicatesse. Léonie Simaga, la voisine qui ne manque pas de chien, révèle un véritable talent de chanteuse. Très émouvant aussi Mitch, le bon gars qui veille sur sa maman et qui aurait tant voulu que Blanche soit son épouse, mais le passé resurgit et prend à la gorge tous ces pauvres enfants déshérités, ces laissés-pour-compte de la société, oubliés au fin fond du Sud. Les acteurs de la Comédie-Française l’ont emporté, malgré une mise en scène qui désarçonne, ils ont su donner tout son poids à cette pièce noire écrite en 1947, écho de l’Amérique profonde dans laquelle grandit l’auteur et qui donne le blues.

Un tramway nommé Désir de Tennesse Williams, traduction Jean-Michel Deprats, mise en scène Lee Deuer. Scénographe, Basil Twist ; dramaturgie, Maude Mitchell ; costumes Renato Bianchi ; lumières, Arnaud Jung ; musique originale et direction musicale, John Margolis. Avec Anne Kessler, Eric Ruf, Christian Gonon, Léonie Simaga, Bakary Sangaré, Grégory Gadebois, Françoise Gillard, Stéphane Varupenne. Et l’élève-comédien de la Comédie-Française, Samuel Martin et Mathieu Spinosi : Moe-Bruderer, Gauderic Kaise, John Margolis, Ronald Baker, Red One. A la Comédie-Française jusqu’au 2 juin, du mardi au samedi à 20h30, dimanche 14h. Tel : 0825 10 1680

www.comedie-francaise.fr

photo Cosimo Mirco Magliocca

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook