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Critiques / Théâtre

Un mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev

par Corinne Denailles

désordre amoureux

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D’Ivan Tourgueniev, on connaît surtout Un mois à la campagne (1850) et Premier amour mais le dramaturge russe fut très prolifique, il a beaucoup écrit dans tous les genres et eut à souffrir de la censure ; il est le père de la notion de nihilisme exposée dans Pères et fils qui évoque la naissance des révolutionnaires russes, juste avant le monde finissant évoqué par Tchekhov avec lequel le lien de parenté est évident. Tourgueniev qui a connu une vie agitée, fut éperdu d’amour platonique pour la grande cantatrice Pauline Viardot, et nonobstant très ami avec Louis l’époux. Il a vécu à plusieurs reprises en France et a fini sa vie dans une datcha qu’il s’était fait construire sur une propriété des Viardot à Bougival. On pourrait penser qu’il y a quelque chose de lointainement autobiographique dans cette histoire de brusque passion amoureuse, qui, en butte aux convenances, restera inassouvie.
La pièce repose sur le personnage central de Natalia Petrovna qui, telle Emma Bovary, s’ennuie ferme et attend plus ou consciemment d’être emportée par une bourrasque qui la sorte de sa torpeur. Ce n’est pas son brave époux Arkady (Guillaune Lévêque) ni le doux Rakitine (Micha Lescot), son chevalier servant très épris mais très poli, qui auraient le pouvoir de réveiller ses sens anesthésiés par l’indolence de ses journées. Mais il suffira qu’elle aperçoive Beliaev (Nicolas Avinée), le nouveau précepteur des enfants, jeune homme trop vivant, musculeux et bien balancé pour qu’elle s’enflamme en un souffle. Incendie attisé par un sentiment de jalousie envers sa jeune pupille tombée également amoureuse du jeune homme qui lui n’a rien vu venir.

Plus qu’un personnage, c’est l’analyse d’un sentiment à l’œuvre qui est au cœur de la pièce, entre marivaudage, bovarysme et les Souffrances du jeune Werther, Tourgueniev dépeint, dans le cadre d’une société corsetée dans ses convenances, le séisme intérieur vécu par une femme brusquement bouleversée par la soudaine éruption d’un désir impétueux et inconvenant. Anouk Grinberg est exceptionnelle dans le rôle de Natalia Petrovna. Bourgeoise désabusée qui traite son entourage comme des laquais, qui est en représentation permanente et se met en scène pour se désennuyer, distribuant caresses et piques à Rakitine, son souffre-douleur. Mais quand, sur un regard, la passion s’empare d’elle, c’est tout son corps qui vibre et tremble, elle ne s’appartient plus et les efforts pour maîtriser ce tumulte qui va l’anéantir sont palpables ; tour à tour faussement amicale, cinglante, cynique, irritable, éplorée, effondrée, méchante, perdue, effarée. Et Rakitine, nonchalant, vaguement évanescent, prend de plein fouet cette révélation. Micha Lescot tout en subtilité, donne à voir le bouleversement intérieur du personnage derrière la façade polissée ; homme droit et loyal, il ira jusqu’à confesser son amour à l’époux, compréhensif, avant de s’éclipser, de quitter la scène contrit.
Natalia Petrovna aura fait tourner en bourrique tous les hommes de son entourage dans une sorte de crise de la quarantaine face à la jeunesse insolente de Vera l’orpheline qui de timide enfant se transforme en fougueuse jeune fille, remarquablement interprétée par India Hair. Le médecin (Philippe Fretun) qui a les pieds sur terre et une bonne dose d’autodérision lui s’en sort bien puisqu’il épouse Lizaveta la gouvernante (Laurence Côte) et gagne une troïka avec le mariage de Vera qui, dépitée, a accepté d’épouser un brave et vieil homme propriétaire terrien (Jean-Claude Bolle-Redat). L’orage d’été qui grondait a bien éclaté, et les nuages se sont dissipés laissant Natalia Petrovna seule, étourdie.
Dans un beau décor, à peine dessiné, de Jacques Gabel, la mise en scène d’Alain Françon est toute de légèreté, de transparences, relevée d’un léger voile d’humour qui souligne la vanité de toute cette agitation.

Un mois à la campagne d’Ivan Tourgueniev, traduction Michel Vinaver, mise en scène Alain Françon. Scénogrpahie Jacque Gabel ; costumes Marie La Rocca ; lumières, Joël Hourbeigt ; musique, Marie-Jeanne Sérero. Avec Nicolas Avinée, Jean-Claude Bolle-Redat, Laurence Côte, Catherine Ferran, Philippe Fretun, Anouk Grinberg, India Hair, Micha Lescot, Guillaume Lévêque. Et en alternance, Thomas Albessard, Quentin Delbosc-Broué, Anton Froehly.
Au théâtre Dejazet jusqu’au 28 avril 2018 à 20h30. Durée : 2h. Résa : 01 48 87 52 55.

© Michel Corbou

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