Paris-Studio théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 12 juin 2011
Trois hommes dans un salon
C’est extra

Quelle bonne idée que de faire revivre cette rencontre au sommet de Brel, Brassens et Ferré, ces trois monstres sacrés de la chanson française, réunis le 6 janvier 1969 par le journaliste François-René Cristiani et publié dans le mensuel Rock and Folk, puis dans la revue Chorus.
On n’en connaît généralement que la photographie mythique de Jean-Pierre Leloir où on les voit, cigarette (et pipe) à la main, autour d’une table devant des micros et des bouteilles de bière. C’est la situation qu’a reproduit Anne Kessler dans sa mise en scène. La table est posée sur un plateau tournant et au fil de l’interview on découvre des angles différents de chacun, la scène se reflétant dans un miroir en fond de plateau.
Le plus impressionnant des trois est peut-être Grégory Gadebois , le comédien qui joue Sancho Pança (dans le spectacle qui se donne simultanément salle Richelieu). Il a saisi l’attitude, le côté terrien, la voix, le débit de paroles de Brassens avec une justesse sidérante. Pourtant, cette manière qu’il avait de rythmer ses phrases à la musicalité un peu monotone, de faire sonner les consonnes sans presque ouvrir la bouche n’est pas plus évidente à contrefaire qu’il n’est facile de jouer ses mélodies simples seulement en apparence. Laurent Stocker, qui n’a pas vraiment le physique de Léo Ferré, restitue les traits caractéristiques du chanteur par l’expressivité du visage et du corps ; une manière un peu saccadée, nerveuse de réagir aux propos de l’un ou l’autre, une intensité dans le regard.
Le grand Jacques Brel, est joué par le grand Eric Ruf, qui s’est fait la mine barbue de Don Quichotte à la triste figure, puisque Brel interprétait le rôle à cette époque. Il exprime, un physique ingrat, nerveux, cette fausse mollesse, cette sensation d’être mal à l’aise dans son corps. Ils ont en commun d’être des poètes, des solitaires, des anarchistes. Des enfants. Ferré, l’intellectuel des trois, s’indigne de passer pour un râleur, Brel se définit comme un brutal misogyne, Brassens, qui excelle dans l’humour pince-sans-rire, s’excuse presque de son talent et ne cesse de suggérer qu’il y a d’autres artistes plus doués que lui.
Comme si on y était
Le journaliste, joliment interprété par Stéphane Varupenne, visiblement impressionné, pose timidement ses questions, répond par un rire gêné aux réponses parfois désarçonnantes de l’un ou l’autre. Au fil des thèmes évoqués, le métier bien sûr, leur seule vraie patrie, mais aussi la politique, l’amour, les femmes, la mort, les Beatles, Gainsbourg (69, année érotique), etc., chacun se révèle et restitue une époque, un moment fondateur de l’histoire de la chanson française qui donnera naissance à La nouvelle chanson française, avec Le Forestier, Jonasz, Souchon, … 68 n’est pas loin mais bizarrement ce n’est pas le sujet. Le talent d’Anne Kessler est d’avoir su transmué cette interview en matière théâtrale. On’est jamais dans l’imitation mais dans l’évocation, rien n’est exactement conforme à la réalité historique mais tout est vrai.
Trois hommes dans un salon, d’après l’interview réalisée par François-René Cristiani, mise en scène Anne Kessler, avec Grégory Gadebois, Eric Ruf, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne. Au studio théâtre de la Comédie-Française à 18h30 jusqu’au 12 juin. 01 44 58 98 58. Durée : 1h. http://www.comedie-francaise.fr/la-comedie-francaise-aujourdhui.php?id=548
A lire
Brel, Brassens, Ferré, trois hommes dans un salon de François-René Cristiani, éditions Fayard, 2003
Crédits photographiques : Brigitte Enguérand



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