Très nombreux, chacun seul, création collective

Et voilà l’travail

Très nombreux, chacun seul, création collective

En 1994, Jean-Pierre Bodin a laissé son habit de régisseur des spectacles de Jean-Louis Hourdin pour enfiler celui d’auteur et de comédien, poussé dit-il par ses copains qui riaient tant à ses histoires qu’ils voulaient partager leur plaisir avec le plus grand nombre. Et quel plaisir ! ce fut d’abord ce fameux Banquet de la Sainte Cécile qui racontait la vie des membres de l’harmonie municipale de Chauvigny à laquelle il participait. Dans la continuité, il y eu quelques spectacles du même tonneau, conduit avec la complicité de François Chattot. Jean-Louis Hourdin a prêté son talent à ce petit dernier, empreint comme les précédents, de ce regard d’humanité teinté d’un humour de tendresse qui caractérise chacun de ses spectacles.

Si cette fois le sujet s’annonce plus grave, - il est question du suicide au travail - il est traité sous le même angle de l’humaine condition car ce qui intéresse Jean-Pierre Bodin ce sont les personnes, les êtres de peu et leur vie faite de beaucoup de douleurs et de petites joies. Le spectacle est le fruit d’un travail collectif : enquêtes auprès des ouvriers de l’usine de porcelaine Deshoulières de Chauvigny, réflexion à partir de textes de philosophes, de sociologues, de dramaturges. Au récit de Jean-Pierre Bodin fait écho la réflexion théorique de Christophe Dejours présent par la vidéo. Le spectacle s’articule autour du suicide de Philippe Widdershoven, directeur informatique et délégué CGT. Pour essayer de comprendre, il faut bien connaître la vie quotidienne à l’usine et son cortège de souffrances et d’humiliations, analyser la déflagration que peut causer la fermeture d’une usine, autant dire l’anéantissement de ces hommes et ces femmes oubliés derrière les chiffres et les plans sociaux.

Par cette évocation simple, à hauteur d’hommes et de femmes, on entre dans l’intimité de chacun, de ces mêmes gestes répétés jusqu’à la nausée, on s’approche de l’horreur des cadences infernales, des difficultés du travail à la chaine qui vide la tête et détruit toute pensée, avant d’anéantir l’individu tout entier englouti par la machine. Jean-Pierre Bodin s’exprime avec une infinie sollicitude, une fraternité qu’il ne faudrait pas prendre pour cette compassion niaise qui donne bonne conscience, et l’humour glissé ça et là est comme une respiration, une preuve supplémentaire de cet esprit de bienveillance qui souffle sur ses spectacles.

Seul sur le grand plateau nu et noir, il est accompagné par l’univers sonore imaginé par Roland Auzet, les images d’Alexandrine Brisson, et par le metteur en scène Jean-Louis Hourdin. Une fine équipe qui démontre que la déshumanisation de la société n’est pas une fatalité. Jean-Pierre Bodin appartient à cette catégorie d’artistes qui, loin des sunlights, conçoivent leur art de manière politique en humanistes de notre temps et travaillent à mettre dans la lumière les « gens », les « frères humains » d’Albert Cohen, les fameux « obscurs et sans grade » chers à Hugo, sans esbroufe ni pose intellectuelle. De telles entreprises requinquent durablement.

Très nombreux, chacun seul, collectif de réalisation : Jean-Pierre Bodin, Alexandrine Brisson, Jean-Louis Hourdin, Roland Auzet. Avec Jean-Pierre Bodin et la participation de Christophe Dejours. AU théâtre des Halles à 19h. durée : 1h30. Tel : 04 32 76 24 51.

Photos Vincent Arbelet/Didier Goudal

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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