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Critiques / Théâtre

Soeurs de Pascal Rambert

par Corinne Denailles

Coup de tabac à haute tension

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Depuis Le Début de l’A en 2001, Pascal Rambert met en scène régulièrement Audrey Bonnet. Il y a eu Clôture de l’amour en 2011, un texte écrit pour elle et Stanislas Nordey qui racontait l’affrontement d’un couple en crise. C’est en répétant Actrice (2017) avec Marina Hands et Audrey Bonnet que Rambert a ressenti la nécessité d’écrire un texte pour les deux comédiennes. Sœurs transpose le thème du conflit conjugal sur le terrain du conflit familial. Comme dans Clôture de l’amour, on assiste à un duel aux confins de l’amour et de la haine, si ce n’est que dans le domaine familial tout est encore plus douloureux et complexe.
La scène se passe dans une salle des fêtes impersonnelle, éclairée de néons blancs. À côté d’un pupitre, des chaises multicolores empilées attendent d’être disposées en vue de la conférence que Marina doit donner sur la question des réfugiés, comme on l’apprendra plus tard. C’est là que la sœur cadette, Audrey, déboule avec sa valise à roulettes. On apprendra également que leur mère est décédée quelques jours plus tôt, et qu’à cause d’un malentendu, ou d’un acte manqué, ou intentionnel, la cadette n’a pas été prévenue. D’emblée, le degré de colère est à son acmé, les deux sœurs comme des furies, proprement hors d’elles, face à face, plantées dans le sol ; le règlement de comptes inévitable est d’une violence verbale inouïe. Tout y passe, les pires reproches, les plus blessants possible, fusent : l’aînée (Marina Hands) n’aurait pas perdu une occasion de tenter d’étrangler sa cadette dans son berceau ; terrienne, costaud, championne de natation, elle était la préférée de son père. La cadette (Audrey Bonnet), frêle et abattue, étouffée, empêchée de grandir par sa sœur dira-t-elle, a fait son possible pour s’inscrire dans son sillage, par admiration mais aussi pour recueillir quelques miettes de l’amour dont elle était privée, elle que la mère défendait à cause de sa fragilité. Le père brillant archéologue, la mère, génie littéraire, des parents à l’ombre tutélaire desquels il a été difficile d’exister. La cadette, journaliste, dans les pas de la mère, défend l’idée que la langue est un trésor à protéger et une arme de combat ; l’aînée ironise sur les prétentions de l’intellectuelle et se consacre aux réalités de la vie, bénévole au secours des réfugiés. Une occupation qui lui donne bonne conscience alors qu’elle vit aux crochets des parents, persifle la cadette. Rambert n’échappe pas toujours à l’écueil du didactisme qui le guette souvent et le discours sur la société et les réfugiés apparaît quelque peu artificiel, à tout le moins décalé.
Dans une explosion permanente, où elles ne reprennent leur souffle que pour repartir de plus belle, Marina et Audrey s’invectivent, se jettent les pires horreurs à la figure dans une relation horriblement douloureuse. Deux guerrières dont la sauvagerie est à la mesure de leur souffrance. Marina Hands et Audrey Bonnet accomplissent une performance d’acteur athlétique ; elles triomphent de la difficulté qu’il y a à maintenir une intensité extrême qui avale toutes nuances et menace de perdre le spectateur dans une éructation logorrhéique furieuse. Le tumulte de leur esprit s’emballe d’abord dans un dialogue de sourds, un échange de coups de poing verbaux, de directs au cœur. Si apaisement il y a, si la tendresse semble vouloir s’immiscer subrepticement dans la place, le conflit restera sans issue, rien ne se réglera de ces 30 années d’amour et de haine et elles finiront par se taire d’impuissance et d’épuisement.
Un spectacle puissant, un condensé, un précipité des conflits plus ou moins dits qui empoisonnent plus ou moins toute fratrie. Comment ne pas s’y reconnaître de près ou de loin ?

Sœurs. Texte, mise en scène et installation de Pascal Rambert ; avec Audrey Bonnet et Marina Hands. Costumes Anaïs Romand. Au théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 9 décembre 2018. Durée : 1H30. Résa : 01 46 07 34 50.

© Pauline Roussille

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