Paris, au Monfort jusqu’au 28 octobre 2011

Quartier lointain d’après Jirô Taniguchi

Invitation au voyage

Quartier lointain d'après Jirô Taniguchi

Un homme monte dans un train qui le conduit dans le village de son enfance. Dans sa tête, il est toujours un homme d’affaire de 48 ans, mais il a retrouvé son apparence d’enfant et le voilà de plain-pied dans la vie familiale de ses quatorze ans, avec son père, sa mère, sa sœur et sa grand-mère. L’adulte sait que le père va disparaître brutalement et c’est peut-être la raison de ce voyage dans le temps : empêcher l’inéluctable de se produire, refaire l’histoire. A moins qu’il ne s’agisse d’un voyage intérieur métaphorique, d’un retour sur soi pour comprendre ce traumatisme du départ du père. L’adulte va se rendre compte, que comme son père il a quitté sa famille sans explication et que lui aussi est peut-être passer à côté de sa vie. Mais Jirô Taniguchi ne laisse pas le lecteur ramener son histoire à une explication rationnelle et l’entraîne dans l’espace-temps du souvenir. A sa sortie, Quartier lointain a été saluée par le festival de la bande dessinée d’Angoulême puis le livre, vite devenu mythique, a donné lieu à un film. Qualifié de manga, le livre ne répond pourtant pas vraiment aux codes singuliers d’un genre dont il outrepasse les frontières.

Une réussite au-delà de la transposition

Transposer au théâtre une bande dessinée est un pari audacieux, encore plus dans le cas de cette histoire fantastique aux allures curieusement réalistes racontée à la première personne. Pourtant, tout dans ce spectacle est réussite, grâce poétique et inventivité. Dès la première scène, on est sous le charme et embarqué aux côté de Hiroshi, absorbé dans le tourbillon blanc du souvenir. Tous les moyens mis en œuvre jouent ostensiblement de la théâtralité sans jamais chercher une transposition mot à mot dans une esthétique stylisée discrètement japonisante à travers des éléments très simples. Contrairement à ce qui passe dans le livre, Hiroshi ne retrouve pas son enveloppe corporelle d’enfant mais reste un adulte corpulent vu par les autres comme un enfant. Le spectateur, complice des conventions théâtrales se projette dans le mental du personnage et l’effet est encore plus fort. La mise en scène de Dorian Rossel fait écho au regard cinématographique de l’auteur, le rythme des séquences (soutenu par la musique originale interprétée en direct par Patricia Bosshard et Anne Gillot) a la rapidité du regard qui passe d’une vignette à l’autre, le noir et blanc du manga est éclaboussé de taches de couleur très vives, l’espace scénique (Sylvie Kleiber) conjugue la dimension de la feuille de papier, celle de l’espace théâtral, et même de la vidéo, jusqu’à donner l’impression qu’une main invisible trace les lignes d’un dessin vivant.

Il se dégage une impression de douceur et de générosité, un point de vue sur les êtres d’une infinie tendresse, le tout traité avec beaucoup d’alacrité. Dans une belle chorégraphie théâtrale, sur un mode souvent choral, les comédiens, tous magnifiques, (Rodolphe Dekowski, Mathieu Delmonté, Xavier Fernandez-Cavada, Karim Kadjar, Delphine Lanza, Elodie Weber) racontent à plusieurs voix l’histoire singulière de Hiroshi.
Ce spectacle poétique et ludique qui s’adresse à plusieurs générations, attire certainement des spectateurs moins familiers du théâtre que de la BD qui découvrent un théâtre ambitieux et à la portée de tous. Sans esbroufe, avec un savoir-faire d’une grande minutie et beaucoup de gaîté, le metteur en scène franco-suisse Dorian Rossel signe un spectacle très personnel d’une grande sensibilité.

Quartier lointain d’après Jirô Taniguchi, mise en scène Dorian Rossel, Compagnie STT (Super Trop Top). Dramaturgie Carine Corajoud. Lumières Bastien Depierre. Costumes Barbara Thonney, assistée de Nicole Conus. Musique originale Patricia Bosshard, Anne Gillot. Vidéo Jean-Luc Marchina. Au Monfort (dans le cadre du partenariat avec le Théâtre de la ville), du mardi au samedi à 20h30.
Quartier lointain de Jirô Taniguchi aux éditions Casterman

photo Carole Parodi

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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