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Critiques / Théâtre

Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute

par Corinne Denailles

C’est bien…ça !

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Le court texte de Nathalie Sarraute, écrit sur la fin de sa vie, est un bijou d’intelligence qui met en action son exploration de nos sous-conversations, de ces fameux tropismes qui nourrissent en secret notre pensée et alimentent nos relations sans qu’on en ait conscience. C’est justement là l’enjeu de la pièce, et le terrain de jeu de l’écrivain. Analyser au plus près le fonctionnement du langage dans les replis de l’inconscient, traquer les plus infimes mouvements de l’esprit et leurs expressions masquées pour comprendre comment d’une seconde à l’autre, une amitié que l’on croyait définitive peut voler en éclats. Sami Frey et Jean-François Balmer ont définitivement marqué la pièce de leur interprétation brillante dans la mise en scène de la très regrettée Simone Benmussa (1986, reprise 1988). Ils étaient de plain-pied dans le texte et dans la jubilation de cette archéologie du langage. Les personnages étaient la pensée en action. Plus tard Jacques Lassalle en a donné une version plus terrienne, plus souffrante avec Hugues Quester et Jean-Damien Barbin (1998). Il y a eu aussi la lecture naturaliste de Léonie Simaga avec Andrzej Seweryn et Laurent Natrella (voir critique webthea, 2007). La pièce a même donné lieu à un film (1988), réalisé par Jacques Doillon avec Jean-Louis Trintignant et André Dussolier, maintes fois diffusé à la télévision.

On pense justement à la personnalité de Trintignant en voyant l’interprétation très intériorisée que Jacques Brücher fait de son rôle d’homme mûr qui a réussi sa vie (H1). Il en a un peu le physique et au-delà du sourire apparemment bienveillant, policé, quelque chose de compact, une opacité persistante qui intrigue. L’ami d’enfance (H2, interprété par Yedwart Ingey), artiste raté et complexé, lui reproche sa condescendance, mot que H1 finit par épingler après que H2 a tourné autour de l’idée en évoquant ce jour où, il y a longtemps, son ami lui a dit, en guise de commentaire soi-disant amical : « c’est bien…ça ». Ce « c’est bien …ça » avec le « suspens » et le ralenti sur « ça » qui le caractérisent, cet objet du délit, pièce à conviction, bombe à retardement, est devenu une expression mythique, emblématique de tous les malentendus.

René Loyon a fait le choix du plateau nu, pour laisser seule la parole occuper l’espace, ce qui semble finalement la vocation première de la pièce à laquelle le metteur en scène imprime une solennité et une gravité qui, si elles correspondent à la situation des personnages, éteignent un peu la virtuosité de l’écriture, de l’analyse et son humour. Si l’on peut jouer le jeu de l’abstraction, au point d’échanger les rôles comme l’avait fait Sami Frey et Jean-François Balmer, alors c’est que les personnages, voire la situation dramatique sont secondaires, seulement vecteurs du texte, objet de dissection offert à la sagacité de l’auteur dans cet exercice d’intelligence qui suscite une véritable jubilation chez le spectateur qui a alors tout loisir de s’identifier et de se glisser dans la peau de ces mots-là taillés pour chacun d’entre nous.

Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute, mise en scène René Loyon. Dramaturgie, Laurence Campet. Scénographie, Nicolas Sire. Lumières, Laurent Castaingt. Création sonore, Françoise Marchesseau. Costumes, nathalie Martella. Direction technique, François Sinapi. Avec Jacques Brücher, Yedwart Ingey, et les voix de Laurence Campet et René Loyon. Au Lucernaire jusqu’au 15 septembre 2012, du mardi au samedi à 20h. Durée : 1 h. Tel : 01 45 44 57 34.
www.lucernaire.fr

www.compagnierl.com

© Laurencine Lot

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