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Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck

par Corinne Denailles

Au bord de la fontaine miraculeuse

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Maurice Maeterlinck, prix Nobel de littérature en 1911, était le chef de file du mouvement symboliste. « L’histoire » racontée est porteuse de poésie et de dimensions métaphoriques destinées à tenter de rendre perceptibles l’énigme de la vie, ses mystères, l’invisible, l’irreprésentable. A cela s’ajoute, et selon la même préoccupation, le souci d’ouvrir une sorte d’espace d’écho à travers la mise en scène des silences, silences qui n’ont rien à voir avec des non-dits mais avec un aspect fondamental du théâtre. Le silence est comme la respiration du langage qui toucherait au métaphysique, en tout cas au spirituel. Ajoutons à cela le thème de la cécité qui serait à la fois notre incapacité à déchiffrer le monde et nous-mêmes (« Je suis très vieux et cependant je n’ai pas encore vu clair, un instant, en moi-même » dit le roi, presque aveugle, dans Pelléas et Mélisande) , et paradoxalement l’état par lequel notre sensibilité s’aiguiserait au mieux, comme en témoigne son texte Les Aveugles. Tout cela explique pourquoi chez Maeterlinck la poétique du langage est première. Ces spécificités de l’écriture symboliste de Maeterlinck ont fait dire que ses oeuvres étaient irreprésentables (on connaît l’opéra dont Debussy a composé la musique).
Ce préambule pour souligner la qualité de la mise en scène de Julie Duclos qui a trouvé les voies pour représenter l’histoire de Pelléas et Mélisande, cette transposition de l’amour impossible entre Tristan et Yseult.
L’histoire se résume en quelques lignes : le prince Golaud se perd dans une forêt et rencontre Mélisande en pleurs au bord d’une fontaine. Sa couronne est tombée mais elle ne veut pas la reprendre. Elle est apeurée, en fuite d’on ne sait de quelle tragédie indicible. Golaud la console et la convainc de partir avec lui, tout aussi égaré qu’elle soit-il. Il l’épouse et revient six mois plus tard au royaume d’Allemonde où règne Arkël, son grand-père et y retrouve sa mère, Geneviève. Mélisande rencontre Pelléas, le jeune demi-frère de Golaud. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Amour pur, impossible, interdit et mortel. L’intrigue offre un fil rouge assez simple ; l’écriture poétique ouvre des espaces qui emmènent le spectateur au-delà. Il est beaucoup question de nature, de tempête, de misère, réelle et spirituelle. Pour tenter de rendre cette poétique du langage, Julie Duclos a semé des indices presque subliminaux, et surtout pensé un dispositif scénique à la fois concret et indéfini, des espaces mobiles qui se transforment ; l’appartement tantôt habité, baigné de lumière chaleureuse, tantôt déserté et plongé dans la pénombre, disparaît au profit d’une baie vitrée qui laisse voir la nature ; des troncs s’enracinent dans le sol et semblent traverser la maison. A l’avant-scène un espace sombre où se jouera la dernière étreinte de Pelléas et Mélisande. Les décors évoqués sont autant de symboles plus ou moins lisibles : la forêt (au début une vidéo peut-être un peu trop réaliste, mais on comprend le souci d’instiller du réel), la grotte souterraine (évoquée avec astuce dans la presque obscurité grâce au bruitage), la fontaine miraculeuse des aveugles ou la mer (dont on entend le ressac des vagues et le cri des mouettes). Chez Maeterlinck point de psychologie, les comédiens semblent évoluer à la lisière de leurs personnages.
De nombreux indices laissent entendre que nous sommes des pantins qui n’ont aucune maîtrise de leur vie. Le roi dit de Pelléas qu’il saura quelle conduite il doit tenir et en même temps lui impose un choix. Mélisande au seuil de la mort murmure : « Je ne comprends pas non plus tout ce que je dis, voyez-vous… Je ne sais pas ce que je dis… Je ne sais pas ce que je sais… Je ne dis plus ce que je veux… ». Julie Duclos ne s’interdit pas de suggérer qu’ils pourraient être des victimes de nos tragédies contemporaines dans le sens où, au-delà des apparences, nous sommes peut-être bien les pantins de nos destinées.
Comme si le monde leur tombait sur la tête, comme dans un effondrement très doux, Pelléas, tel un enfant qui aurait l’intuition de la tragédie qui se joue, s’exclame à l’intention de Mélisande : « Oh ! Toutes les étoiles tombent ! »
Une certaine évanescence, qu’on pourrait trouver excessive, nimbe ce spectacle, déchiré par endroits par quelques violentes fulgurances sonores et visuelles, esthétiquement très beau qui a trouvé, grâce à un vocabulaire scénique riche comment exprimer le langage poétique du poète belge.

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Mes en scène Julie Duclos. Scénographie Hélène Jourdan. Lumière Mathilde Chamoux. Video Quentin Vigier. Son, Quentin Dumay. Costumes Caroline Tavernier. Avec Vincent Dissez, Philippe Duclos, Stéphanie Marc, Alix Riemer, Matthieu Sampeur, Émilien Tessier, et en alternance Clément Baudouin, Sacha Huyghe, Eliott Le Mouël

Texte publié aux éditions Le Livre de poche et Espaces Nord.

© Christophe Raynaud De Lage



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