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Critiques / Opéra & Classique

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck

par Quentin Laurens

Fatale plongée dans les ténèbres

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Servi par une riche et profonde mise en scène d’Aurélien Bory et un plateau vocal restreint mais de grande qualité, cet Orphée est une magnifique plongée dans les ténèbres, un parcours dans les méandres des sentiments. Le regard est de tous les instants, celui qui crée l’espoir, qui prépare la mort…

Le trentième opéra de Gluck est donné à l’Opéra Comique dans sa version « Berlioz » de 1859 -qui avait permis à la mezzo Pauline Viardot de chanter Orphée- sous une forme toutefois inédite. Liberté a en effet été prise de remplacer l’ouverture, jugée trop allègre, par un extrait de Don Juan du même Gluck, et la fin de l’opéra, comme pour ajouter encore un peu plus de drame à la tragédie. La lente et continue descente aux Enfers d’Orphée est ainsi accentuée dans un choix musical singulier qui fait évidemment discuter. Au-delà du strict respect des conventions et des notes indélébiles du temps, cette préférence ne heurte ni déçoit.

En brûlant les ailes de l’amour au brasier de la Mort, ce parti-pris conduit donc Orphée à une fin inhabituellement tragique qui enrichit l’ardeur du drame. Doit-on s’en indigner ? Goûtons plutôt la brillante complicité entre l’homme de la fosse et l’homme de la scène : l’ensemble est particulièrement cohérent, musique et mise en scène se répondent et se complètent.

Aurélien Bory est un habile créateur de mouvement, un sculpteur d’espace. Une grande plaque de plexiglas coupe la scène dans une longue diagonale tranchante, comme une chape de plomb qui menace à tous les instants. L’effet recherché du « Pepper’s ghost » est réussi et séduisant : la scène, dupliquée grâce au jeu des reflets est aussi fracturée par cette frontière matérielle, comme pour séparer la Vie des Ténèbres. Mise en abyme, dilemmes intérieurs des personnages, trépas vers la mort et retour à la vie, les pistes de compréhension sont multiples, les interprétations libres. Les costumes sobres de Manuela Agnesini, les lumières soignées d’Arno Veyrat ajoutent à l’atmosphère austère et sombre de la pièce.


La mise en scène s’appuie sur une somme d’effets visuels et scéniques fouillés, accomplis. Le tissu est au cœur de la scène, avec une reproduction d’un tableau de Corot représentant Orphée et Eurydice. Un grand tissu noir revient régulièrement sur scène, celui sur lequel Orphée s’assoit et qu’il rabat progressivement vers lui, recréant métaphoriquement la spirale de désespoir infini qui l’étreint.

Des danseurs et des artistes circassiens complètent avec délicatesse et force les chorégraphies (dramaturgie de Taïcyr Fadel). Les corps sont les fidèles traducteurs des tourments d’Orphée, de la distance fatale et subie entre les amants, de l’âme mortelle qui plane sur scène.

Le chœur assume donc avec réussite leur rôle d’acteurs, en apportant vie et mouvement. C’est bien sûr leur superbe prestation que l’on salue, ils apportent l’épaisseur et la gravité que leur demande la partition, à l’image du début du premier acte lorsqu’il répond avec panache à Orphée.

Raphaël Pichon, dirige le chœur et l’ensemble Pygmalion avec application et élégance. Il façonne le son en mettant en relief avec beaucoup de doigté les pupitres : la flûte dans « le ballet des ombres heureuses » est sublime, la harpe délicate, les cors dignes et clinquants, le hautbois semble traduire les blessures de l’âme. Sur des instruments post-classiques, Raphaël Pichon et son ensemble font une base musicale solide et sensible, où l’énergie du désespoir est restituée avec autant de vérité que la douceur de l’amour.

La version Berlioz confie Orphée à une mezzo, ici solidement assumé par Marianne Crebassa. La mezzo française semble possédée par ce rôle et s’y s’engage pleinement. Son timbre chaud et sombre traduit les douleurs de l’âme du héros, autant que sa bravoure. Dans les médiums et les aigus, elle cisèle une superbe projection, qui semble la quitter un peu pour certains graves. Ainsi Orphée, sur lequel repose la grande majorité de la pièce, est joliment incarné. Par sa belle présence et ses qualités vocales, Marianne Crebassa est grande passeuse d’émotions.

Eurydice, campée par une Hélène Guilmette souffrant d’une irritation à la voix, est convaincante dans son court rôle. La voix est délicate et fine, fidèle au livret.

Lea Desandre, en Amour, est mise à contribution, autant musicalement qu’acrobatiquement. Pour sa brève apparition, la mezzo française fait valoir une ligne de chant claire, tout en sensibilité.

Dans un grand élan d’émotion, cet Orphée et Eurydice trace le lent et douloureux chemin qui conduit vers la fatalité de la mort. Le drame est intemporel, totale est sa réussite musicale et scénique.

Orphée et Eurydice, opéra en quatre actes de Christoph Willibald Gluck, version remaniée par Hector Berlioz et créée le 19 novembre 1859 au Théâtre Lyrique.
Direction musicale Raphaël Pichon, Mise en scène Aurélien Bory, Dramaturgie Taïcyr Fadel, Décors Aurélien Bory et Pierre Dequivre, Costumes Manuela Agnesini, Lumières Arno Veyrat.

Chœur et orchestre Ensemble Pygmalion,
Orphée Marianne Crebassa, Eurydice Hélène Guilmette, Amour Lea Desandre.
Danseurs et circassiens Claire Carpentier, Elodie Chan, Tommy Dentresangle, Yannis François, Margherita Mischtelli, Charlotte Siepiora.

Opéra comique, les 16, 18, 20, 22 , 24 octobre à 20h.
01 70 23 01 00 - https://www.opera-comique.com/fr

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