Dans les coulisses de l’Opéra

Notre boulot, c’est que la scène ressemble à la maquette

Épisode 1 : Les décors. Rencontre avec Alison Bigeard, cheffe de l’atelier décors d’Angers Nantes Opéra.

Notre boulot, c'est que la scène ressemble à la maquette

Un soir d’opéra, ce sont quelques heures de fête. Pour présenter un spectacle ficelé, des mois de travail animent en coulisses une batterie de professionnels. À travers une série de reportages, Webtheatre part à la rencontre de tous ceux qui permettent au spectacle de se tenir, et à la magie d’opérer.

Coincé entre un centre commercial et un dépôt de matériel routier, l’atelier décors d’Angers Nantes Opéra se cache, pour ne dévoiler aucun secret. En ce matin de novembre, les équipes sont à pied d’œuvre pour livrer à temps les décors de Robinson Crusoé d’Offenbach, que le Théâtre des Champs-Élysées aura dévoilé au public le 3 décembre dans la mise en scène de Laurent Pelly. Avant cela, il est demandé aux visiteurs de taire ce qu’ils auront vu : des morceaux de bras et de jambes ensanglantés, des silhouettes de gratte-ciel, des étagères de sodas.

S’adapter, s’entourer, coordonner

Alison Bigeard, qui dirige l’atelier décors, arpente les allées du vaste hangar nantais de 1 600 m² comme une guide présenterait la collection permanente. Au bout de quelques mètres, elle s’arrête pour nous montrer des troncs d’arbre en polystyrène, vestiges d’une ancienne production, dont les détails de l’écorce avaient été peaufinés au cutter par une sculptrice. En juin dernier, ils ont de nouveau servi pour Messe pour une planète fragile de Guillaume Hazebrouck. « On cherche à réutiliser au maximum les anciens décors, pour des raisons économiques et écologiques : on récupère un arbre, un plancher, des menuiseries… Mais le mieux, c’est que personne ne s’en rend compte ! » explique Alison Bigeard, sourire en coin. Après avoir servi, les décors et costumes sont gardés pour une durée minimale de cinq ans après quoi ils pourront être détruits sans autorisation. « Mais quand on peut, on les garde un peu plus, ils peuvent être utilisés pour de nouvelles dates, ou devenir autre chose. » On parle de L’annonce faite à Marie qui file au Théâtre du Châtelet, d’un Pélléas donné il y a plus de dix ans dont les décors sont toujours là, ou d’un Onéguine finalement jeté après avoir tourné pendant dix années : « À la fin, le décor et les costumes ne tiennent plus ! »

« Après un essai de deux mois, je suis entrée et je n’en suis jamais repartie », explique Alison Bigeard en déroulant les étapes de sa vie professionnelle. Britannique d’origine, elle devient professeur d’anglais en France, avant de bifurquer à Tours vers une formation de peintre. Puis elle grimpe une à une les marches de l’atelier d’Angers Nantes Opéra, de la peinture aux décors. Aujourd’hui seule permanente, elle s’entoure d’intermittents au gré des besoins des productions, selon les compétences et les disponibilités de chacun, tout en réfutant le titre de « cheffe » : « Je n’aime pas trop ce terme, je fais de la coordination, avec les uns et les autres. » Et il en faut tant sont divers les métiers nécessaires à la réalisation d’un opéra. La Britannique égrène, admirative, les spécialités de ses collègues : construction, peinture, sculpture, électricité, dessin, accessoires, tapisserie, serrurerie…

«  Je fais des bouts de viande  »

Plus loin dans la travée, combinaison de peinture et perceuse à la main, entouré d’une vingtaine de membres découpés et de fausse chair fraîche, Pascal, accessoiriste, fabrique le charnier des cannibales de Robinson Crusoé. « Je fais des bouts de viande », synthétise-t-il, amusé : il moule, découpe, et bricole avec d’anciens mannequins de magasins et note, en scrutant une main en mousse, le besoin d’une ou deux retouches « pour qu’on croie que c’est du vrai ». Régulièrement appelé à l’atelier, il reconnaît que cette mission est « un peu spéciale ».

Un peu plus loin, Alison présente un grand puzzle de toiles tendues, posées sur des tréteaux, qui figureront les rues d’une ville de gratte-ciel. « Ici pour les toiles, on a recours à l’impression numérique, mais il faut toujours penser à ce qu’on ne voit pas, en l’occurrence ce qui fait tenir ces tissus : des châssis en bois et alu suivant les besoins. » Pour les fabriquer, Alison peut compter sur un stock de bois et de métal et un atelier en fond de hangar où les postes de soudure côtoient les scies et ponceuses. Pour le sol, des carreaux anthracite qu’il faudra « maroufler », coller, sur scène le jour venu. « Ce qui me plaît, c’est que chaque opéra nous amène de nouveaux défis, il faut qu’on réfléchisse, qu’on apporte des solutions… » Des solutions techniques auxquelles des dessinateurs techniques puis des bureaux d’études « sructure » travaillent en amont de la fabrication. Pour la récente Traviata, Alison Bigeard se souvient d’un défi technique : un balcon de 7 mètres de long. Pour répondre à une demande aussi complexe sans dénaturer l’intention de départ, il a fallu renforcer la structure, et donc mécaniquement en réévaluer les coûts.

Fidélité à la maquette… et au budget

Et c’est bien le nerf de la guerre pour la responsable des décors : maîtriser les budgets tout en respectant les intentions artistiques de la mise en scène et des scénographes, qu’elle rencontre tôt pour comprendre le projet. « La découverte de la maquette, c’est le moment que je préfère, c’est là qu’on essaie de traduire des idées en réalité. Notre boulot, c’est que la scène ressemble à la maquette, qu’il n’y ait plus de différence entre les photos du tout-début et le réel », confie Alison. Elle nous montre des maquettes physiques (au 1/33e) et numériques, les bases figées pour de longs mois de travail pour s’approcher au mieux de la volonté de l’équipe artistique. « S’il y a d’importantes adaptations dans les dernières semaines, c’est que ça n’a pas été assez cadré au début, c’est qu’on a mal fait notre travail », prévient Alison, en se rassurant de n’avoir presque jamais rencontré cette situation. Elle souligne que le travail réalisé ici, avant tout technique, s’appuie sur les échanges nombreux avec le scénographe, qui constate par lui-même par ses visites les avancées, quatre fois par production en moyenne.

Montés à son bureau, nous regardons sur l’écran d’ordinateur l’un des coups de cœur d’Alison, Maria Republica de François Paris, mis en scène par Gilles Rico et donné à Nantes en 2016. Au milieu de dossiers remplis de devis, d’esquisses, d’essais, les images de synthèse en 3D de Bruno de Lavenère défilent à l’écran. La Britannique se souvient avec émotion du travail pour atteindre l’objectif, des coulures sur béton aux grilles ajourées façon andalouse, avec l’ajout bienvenu d’une touche vidéo. Entre deux explications, un collègue l’interpelle « Ali ! », pour la prévenir qu’ils ont terminé, alors qu’un autre dépose sur le bureau une tente de camping : « Il nous en manquait deux, on vient de recevoir la rouge, et j’en ai récupéré une autre chez un ami. » On comprend que tout le monde met la main à la pâte pour le prochain Robinson Crusoé, qui prévoit une scène où des SDF dorment sous toiles à la rue.

Continuer à faire du faux, du vivant

Et quand il y un creux ? « ll n’y en a jamais vraiment, il y a simplement moins de monde à l’atelier, mais pour moi c’est la période de construction des budgets, de demande de devis, d’aller-retours avec les scénographes. » L’air inquiet, elle revient sur le climat de tensions budgétaires qui planent sur le spectacle vivant. « On veut bien s’adapter, faire plus avec moins, mais au bout d’un moment, à trop tirer, l’opéra est menacé… Ne veut-on faire que du “théâtre d’accueil” et renoncer aux créations ? » La question budgétaire est latente.

Onze mois après la remise en janvier de la maquette de ce Robinson Crusoé, « on touche au but » sourit Alison Bigeard. À Paris, le mercredi 3 décembre, derrière la scène, elle sera là, espérant que le réel se rapprochera de l’idée-mère. Quoi qu’il en soit, « il faut toujours s’adapter », résume-t-elle. Derrière elle, dans la bibliothèque de son bureau, au milieu de mille souvenirs, L’Art du faux de Pierre Finkelstein, la synthèse d’une carrière.

Crédits photos :
Décors Robinson Crusoé : Romain Boulanger ©
Décors Traviata : Garance Wester ©

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Quentin Laurens

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