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Critiques / Opéra & Classique

Œdipe ressuscité à la Bastille

par Noël Tinazzi

Une gageure réussie de Wajdi Mouawad

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Exhumer l’unique Opéra de Georges Enesco, Œdipe (1936), est une gageure, réussie à l’Opéra Bastille grâce à la mise en scène toute en sobriété de Wajdi Mouawad. Et à la distribution vocale qui tient la distance de cette œuvre au long cours.

C’est une véritable rareté qu’Alexander Neef, nouveau directeur de l’Opéra de Paris, met au programme de cette rentrée après une très (trop) longue pause infligée à la maison depuis près de deux ans. Œdipe, d’après la tragédie de Sophocle, une perle musicale oubliée depuis sa création à l’Opéra Garnier en 1936, unique opéra de Georges Enesco (1881 -1955). Le musicien d’origine roumaine, établi à Paris en 1895, plus connu pour ses talents de compositeur de musique de chambre et d’interprète virtuose, s’était taillé un franc succès avec cette grande tragédie lyrique à la française en quatre actes et six tableaux. Depuis, elle semblait réservée aux seuls initiés. Ceux du Festival de Salzbourg par exemple où elle a été donnée en 2019.

Pour porter à la scène le retour en sa patrie et l’entrée au répertoire de cette tragédie mythologique au long cours (plus de trois heures dont un entracte), l’Opéra de Paris a fait appel au meilleur connaisseur/adaptateur du théâtre antique : Wajdi Mouawad. Cet actuel directeur du Théâtre de la Colline à Paris qui fait ainsi son entrée à l’Opéra de Paris a en effet mis en scène l’intégralité des sept pièces de Sophocle. Il est aussi, par son histoire personnelle d’origine libanaise, marqué par le thème des familles déchirées qui revient comme un leitmotiv dans ses propres productions.

Sur l’immense plateau de l’Opéra de Paris, Mouawad réussit à restituer toute son humanité au personnage mythologique et à nous toucher. Ce malgré la platitude du livret en français très daté d’Edmond Fleg, emphatique poème néo-classique. Le spectacle, très abouti aussi bien musicalement que scéniquement, offre un beau crescendo dramatique. Sans effets ostentatoires, avec une utilisation sobre et à bon escient des moyens techniques modernes (notamment la vidéo).

Objet d’infinies digressions surtout depuis que Freud en a fait la pierre angulaire de la psychanalyse, le personnage titille Enesco depuis qu’en 1909 il assiste à une représentation d’Œdipe Roi à la Comédie Française joué par Mounet-Sully. En plus de deux décennies, le compositeur construit un opéra unique à plus d’un titre qui, tout en portant sa marque, allie à l’influence de Fauré, son maître, celle de ses contemporains Debussy et Stravinsky (lequel a produit son propre Œdipus Rex).

Sans céder à la facilité

A ces influences s’ajoutent des éléments venus des traditions populaires de sa Roumanie natale et de la liturgie byzantine, le tout fécondant une écriture orchestrale et vocale très originale. Avec des motifs conducteurs qui, quoique très différents des leitmotivs wagnériens, reviennent en se métamorphosant tout au long de la partition. Pour l’auditeur/spectateur d’aujourd’hui c’est presque un jeu de guetter leur retour et leur évolution au fil de la représentation. De leur côté, les chanteurs et les chœurs entremêlent plusieurs modes : le récitatif, la récitation mélodramatique, le quasi-parlando, et le chant véritable en passant par le cri ou le gémissement, le tout sans jamais céder à la facilité.

Toujours guidé par un souci de pédagogie bien comprise, Mouawad a eu la bonne idée d’ouvrir le spectacle sur un prologue parlé où sont retracées les origines de la tragédie d’Œdipe. Héros innocent (dans tous les sens du terme), celui-ci est, avant même sa naissance, condamné par un oracle d’Appolon à tuer son père et à épouser sa propre mère (Jocaste) dont il aura une fille et demi-sœur (Antigone). Cela par la faute d’une lignée d’ascendants maudite, notamment son géniteur Laïos, violeur d’enfant.

Devant un simple fond noir, la scénographie se limite à quelques grands monolithes métalliques modulables et mobiles qui au gré de l’action se font remparts de Thèbes (où commence l’action), portiques, alcôves, rochers, plan d’eau à l’entrée d’Athènes (où elle se termine). De temps à autres surgissent de grandes statues filiformes à la Giacometti entre lesquelles les personnages se débattent. En se gardant de tout hiératisme, la gestuelle tend à rendre humains (« trop humains » dirait Nietzche) ces personnages affrontés à des destins (rôles ?) qui les dépassent. Les chœurs, quant à eux, sont comme dans la tragédie antique un personnage actif, commentateur du drame et intermédiaire entre le héros et les spectateurs.

Évitant comme la peste le style péplum, les costumes pleins d’imagination signés Emmanuelle Thomas, une fidèle de Mouawad, apportent une note bienvenue de fantaisie. Notamment les coiffes formées de végétaux, vecteurs de l’inquiétante étrangeté chère à Freud où baigne l’action. Certains personnages s’impriment ainsi durablement dans les mémoires visuelles, tel le devin Tirésias coiffé d’une gerbe de blé ébouriffée ou celle du roi Laïos couronné d’un bouquet de végétaux hérissés. Œdipe, pour sa part, porte un costume contemporain casual quand il est n’est pas torse-nu dans les moments de climax.

Avec leurs couleurs orchestrales propres, les quatre actes sont marqués chacun par des temps forts qui ponctuent le continuum musical. Tels la rencontre entre Œdipe et la Sphinge, terrifiante gardienne de l’ordre établi. Ou encore la scène où Œdipe, découvrant la vérité, se crève les yeux. Admirable et contrastant avec les précédentes, la scène finale, véritable catharsis où le héros aveugle mené par sa fille Antigone au terme de son Odyssée marche en toute sérénité sur un miroir d’eau tel un Christ rédempteur.

Bon passeur de la musique moderne, le chef allemand Ingo Metzmacher dirige avec un grand sens des équilibre orchestraux et vocaux l’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Paris (dont deux chœurs d’enfants) et la cohorte d’interprètes convoqués sur le plateau. Véritable force de la nature, le baryton britannique Christopher Maltman, présent sur scène de bout en bout, s’engage à fond dans le rôle d’Œdipe qu’il possède bien pour l’avoir déjà interprété à Salzbourg, avec une diction quasi irréprochable du français. Sans perdre le sens de la nuance ni des différentes couleurs qui marquent les étapes de son périple, le chanteur montre une endurance et une constance sans faille.
Autour de lui, la distribution réunit une pléiade de chanteurs aguerris : le ténor Yann Beuron en Laïos, les mezzos Ekaterina Gubanova en Jocaste, Anne Sofie von Otter en Mérope... Et une poignée de jeunes pousses à suivre : la soprano Anna-Sophie Neher, touchante Antigone, la mezzo Clémentine Margaine, ébouriffante dans le rôle de la Sphinge.

Georges Enesco : Œdipe, poème d’Edmond Fleg d’après Sophocle. Christopher Maltman (Œdipe), Clive Bayley (Tirésias), Brian Mulligan (Créon), Vincent Ordonneau (le Berger), Laurent Naouri (le Grand Prêtre), Nicolas Cavallier (Phorbas/le Veilleur), Yann Beuron (Laïos), Ekaterina Gubanova (Jocaste), Clémentine Margaine (la Sphinge) Anne Sofie von Otter (Mérope), Anna-Sophie Neher (Antigone).
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine, Chœurs d’enfants de l’Opéra national de Paris. Direction Ingo Metzmacher. Mise en scène : Wajdi Mouawad. Opéra Bastille, 29 septembre. Prochaines représentations : samedi 2 octobre, mardi 5 octobre, vendredi 8 octobre, lundi 11 octobre, jeudi 14 octobre. www.operadeparis.fr

© Photo : Elisa Haberer

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