Nietzsche/Wagner à l’Athénée : la mésalliance

Des lambeaux de Wagner et des bribes de Nietzsche nous rappellent qu’ennui et durée ne procèdent pas l’un de l’autre.

Nietzsche/Wagner à l'Athénée : la mésalliance

On peut ne pas aimer Wagner, sa mythologie, son récitatif continu, son sens particulier de l’ellipse. Mais Wagner est Wagner, le profil sommaire de ses leitmotive et son sens de la durée (deux ingrédients de l’hypnose) font partie de sa manière. Et l’on sait que s’attaquer à une vaste architecture aboutit toujours au contraire du résultat espéré : c’est quand elle est réduite qu’une œuvre très développée devient ennuyeuse.

Alors, pourquoi nous infliger ce pensum intitulé Nietzsche/Wagner : le Ring, bricolage fait d’extraits de la Tétralogie agrémentés de textes de Nietzsche choisis parmi ceux qui ne mangent pas de pain ? Pourquoi ce spectacle sans nerf ni enjeu, pourquoi cette conception qui n’est ni dramatique, ni poétique, ni pédagogique, qui veut aller à l’essentiel mais se perd dans l’anecdote sans jamais trouver son style (opéra-jivaro, conférence, film muet) ?

Une partition réduite en durée et en épaisseur, trois interprètes (dont l’une seulement est à la hauteur) pour chanter Wotan, Brünnhilde et Siegfried, un Orchestre Lamoureux qui fait ce qu’il peut (malgré quelques bois excellents), un chef d’orchestre qui parfois fait reprendre ses musiciens pour nous donner à croire qu’il s’agit d’une répétition (bravo l’effet de distanciation !), un comédien qui incarne Nietzsche mais joue aussi au narrateur, des projections paresseuses (les planètes et les nuages, une espèce de roman-feuilleton abscons pour raconter le complot du Crépuscule des dieux), voilà qui est peu, voilà qui est trop. Ceux qui aiment le musicien s’ennuient (on les comprend), ceux qui ne l’aiment pas trouvent le temps long (ils n’ont pas tort), ceux qui cherchent le philosophe attendent encore : on est aussi loin de Nietzsche (la concision scintillante) que de Wagner (la fascination par l’obstination), on se noie dans un objet scénique relâché, prétentieux, confus, dont on se demande par quel miracle il a pu voir le jour. Car enfin, qui a conçu, qui a voulu ce fatras ? Le dramaturge (Joseph Danan) ? L’arrangeur (Cyrille Aufort) ? Le metteur en scène (Alain Bézu) ? Le chef d’orchestre (Dominique Débart) ?

Deux urgences : relire Nietzsche et écouter Wagner, pour se faire son idée. Et se rappeler que Berlioz déplorait combien les lampions cachent les étoiles.

photo : Mylène Berthaume

Nietzsche/Wagner : le Ring. D’après Wagner et avec des textes de Nietzsche. Aurélien Pernay (Wotan), Muriel Ferraro (Brünnhilde), François Clavier (Nietzsche). Orchestre Lamoureux, dir. Dominique Débart. Théâtre de l’Athénée (01 53 05 19 19, www.athenee-theatre.com). Si l’on y tient, ce spectacle est redonné les 10 et 11 mai.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

Voir la fiche complète de l'auteur

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook