La Fin des temps, au Châtelet jusqu’au 21 octobre
Murakami sied à Decouflé
En adaptant le roman de Murakami, le chorégraphe déploie une créativité débordante.

PORTER À LA SCÈNE UN ROMAN DE MURAKAMI est une vraie gageure. A fortiori quand il s’agit de l’œuvre la plus énigmatique du génial auteur japonais, où le fantastique toujours inattendu, tantôt drôle tantôt angoissant voire gore, surgit au détour de chaque phrase. Philippe Decouflé, dont on connaît l’attirance pour le Japon, s’y est attelé à sa manière gourmande et joyeuse, friande d’univers parallèles et de mélange des genres entre danse, théâtre, music-hall, opéra, mime, comédie musicale, kabuki... Le tout dans une esthétique manga qui lui convient à merveille.
Le spectacle que Decouflé qualifie « d’opéra sans parole, de comédie musicale sans chansons » déroule sur deux heures trente (dont un entracte) les tribulations d’un « héros » qu’on croit – mais on n’en est pas sûr – pris entre deux mondes parallèles, entre la vie réelle et ses propres rêves. Le chorégraphe restitue la dualité du roman foisonnant de 700 pages, dont le titre, traduit de manière simpliste par La Fin des temps (Le Seuil, 1992), est en réalité La Fin du monde et le Pays des merveilles sans pitié.
En l’occurrence, le directeur de la Compagnie DCA, qui a acquis une renommée internationale avec son défilé au Bicentenaire de la Révolution française (1989) et les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques d’hiver de 1992 à Albertville, a eu les honneurs d’une commande d’une agence gouvernementale japonaise. La pièce, qui a été créée au Tokyo Metropolitan Theatre en janvier dernier est passée ensuite par Londres avant d’arriver en France pour six représentations seulement au Théâtre du Châtelet.
Ping-pong verbal
Pourquoi un tel passage éclair pour un spectacle d’une pareille envergure, disposant de moyens considérables et mobilisant une troupe fournie d’acteurs, de danseurs et de musiciens, tous japonais ? Sans parler de l’équipe technique à la manœuvre pour les décors, costumes, effets spéciaux, vidéos… C’est que la transposition à la scène française et à l’esprit cartésien national s’avère plutôt problématique. L’écueil principal étant, comme on pouvait s’y attendre, la langue. Certes, le texte japonais très prolixe de Murakami est comme il se doit traduit dans les surtitres au-dessus et sur les côtés de la scène, mais les échanges entre les innombrables personnages se succèdent à un rythme infernal comme des parties de ping-pong verbal obligeant à une gymnastique visuelle haut/bas très vite épuisante.
On renonce donc rapidement à la compréhension d’une intrigue (si intrigue il y a) qui de toute manière échappe à la rationalité. Et on s’abandonne au plaisir du spectacle, même si on déplore un certain statisme de la part des acteurs et des numéros dansés trop rares et souvent plaqués entre des épisodes du récit sans que le rapport apparaisse évident.
En revanche, on salue l’habilité de Decouflé à mettre en scène la dualité des deux mondes en question dans le roman. Avec à chaque fois un code graphique spécifique et une palette chromatique appropriée. On passe ainsi avec fluidité d’une mystérieuse cité peuplée de de licornes et de personnages sans ombre, cité close par de hautes murailles (amovibles en tissu) à une technopole futuriste, inquiétante et prémonitoire (qui ressemble furieusement à un Tokyo dystopique). D’apparence radicalement différents, les deux mondes finissent toutefois par présenter des correspondances. Par exemple : un musical fameux fredonné des deux côtés, « As time goes by » qui fonctionne comme un charme au sens littéral du terme.
Mais c’est dans l’incarnation et la caractérisation des personnages que Decouflé se montre le plus inspiré. À commencer par les licornes, sorte de Bluebell Girls montées sur échasses qui ondulent à la manière d’autruches échappées de Star Wars. D’autres figures aussi insolites qu’hilarantes, reviennent en boucle au fil du spectacle, tels les monstres du sous-sol, bien nommés les « ténébrides », sortes de porcs-épics sur deux pattes agressifs et survoltés. Et aussi Pink, petite cochonne nymphomane toute de rose vêtue, ou encore les deux gangsters, le maigre et le gros encastrés l’un dans l’autre, et ainsi de suite à l’avenant…
Photos : Thomas Amouroux
La Fin des temps. Avec Tatsuya Fujiwara, Kanojo Misato Morita, Shuntaro Miyao, Miu Tomita, Kiita Komagine, Ryunosuke Shimamura, Haru Fujita, Shinya Matsuda, Narushi Ikeda. Danseurs : Moeko Uematsu, Yuuka Okamoto, Mizuki Tomioka, Junpei Hamada, Erika Hara, Miki Furusawa, Nana Horikawa, Reo Yamada, Yuya Yoshizaki, Rikubouz. Musiciens (en alternance) : Umitaro Abe, Mayu Gonto. Mise en scène et chorégraphie : Philippe Decouflé ; adaptation : Ako Takahashi ; musique : Umitaro Abe ; sound design : Masahiro Inoue ; vscénographie : K Ishihara ; lumières : Yukiko Yoshimoto ; idéo Taiki Ueda ; costumes : Ayako Maeda ; coiffures et maquillages : Naoki Kamada.
Paris, Théâtre du Châtelet. Représentations suivantes : 18, 20, 21 octobre 2026.



