Du 8 au16 octobre, mardi et jeudi 19h, mercredi et vendredi 20h, samedi 18h, Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace (68).

Minetti de Thomas Bernhard, mise en scène Matthieu Cruciani.

Entre la vie et la mort, la persistance de l’art théâtral.

Minetti de Thomas Bernhard, mise en scène Matthieu Cruciani.

Une nuit de la Saint-Sylvestre à Ostende alors qu’une tempête de neige sévit, un vieil acteur surgit dans le décor lourd et désuet d’un hôtel cossu, attendant l’ultime rôle de sa vie. Il dit s’appeler Minetti, comme le célèbre acteur allemand. Il vient de Dinkelsbühl - au sud de l’Allemagne - pour rencontrer ici le directeur du théâtre de Flensburg - à la frontière du Danemark -, qui lui aurait fixé rendez-vous. Ancien directeur de théâtre lui-même, l’acteur a été chassé de Lübeck pour s’être « refusé à la littérature classique ». Après trente ans d’exil, il remontera sur scène, dit-il, à Flensburg dans le rôle de Lear, pour lequel James Ensor lui a confectionné un masque.

Répétition bernhardienne, ressassement, amertume exprimée, folie.
Dit-il vrai ? Dit-il faux ? L’énigme est entière d’autant que dans ce rituel festif de fin d’année, les clients de l’hôtel s’en donnent à coeur joie, dorures, couleurs et courses effrénées dans le hall de l’hôtel, emmenées par des jeunes gens pour la plupart, qui fêtent l’an neuf populaire, sans le désarroi des paroles du nouveau venu. Telle est la mise en scène de Matthieu Cruciani, dans l’équilibre entre comédie joyeuse et tragédie implicite, pour une dernière création à la Comédie de Colmar, avant de rejoindre le Théâtre de la Cité à Toulouse, dont il est nommé co-directeur avec Emilie Capliez.

Le nom de Minetti est un prétexte bernhardien : il représente le rôle de l’Acteur pour Thomas Bernhard, qui effectivement a rencontré, lors d’un entretien, l’acteur célèbre - Bernhard Minetti qui joue dans les pièces de l’auteur autrichien montées par le metteur en scène Claus Peymann - ; la pièce est publiée en 1976. Le vrai Minetti a été aussi directeur de théâtre un temps, mais la comparaison s’arrête là, selon le traducteur et préfacier averti Claude Porcell dans la publication de Minetti aux éditions de L’Arche.

Qui est l’Acteur ? Un certain type d’acteur, un personnage-marionnette, un artiste en soliloques, « l’artiste en fureur », qui représente la quintessence de l’humanité dont Thomas Bernhard fait habituellement le « portrait », une humanité sur laquelle le regard est désenchanté. L’acteur est de son côté, une créature-créatrice, un « marchand d’âmes ». Le comédien, entre monstruosité et néant, assume tous les masques revêtus par ceux qui dans la société tiennent un rôle éminent - le Musicien, le Poète, le Scientifique, l’Homme politique, l’Artiste de cirque - : l’art dramatique incarne ces masques, le comédien joue tous les comédiens - vertige du théâtre dans le théâtre.

Le comédien belge notoire Josse de Paw s’amuse « des excès, du contraste violent, de la tension entre une langue poétique ignorante des règles de la communication courante et une référence réaliste, politique, concrète… » Altier, fort d’un petit accent flamand qui ajoute de la véracité encore aux propos inquiets bernhardiens, la barbe blanche longue et généreuse, telle celle des grands écrivains russes du siècle dernier, il impose sa présence :

« L’art dramatique comme but de l’existence, Madame, quelle monstruosité, assombrissement obscurcissement de l’âme dérision déconsidération méprisées… Solitude … Incompréhension… malentendu. Lorsque nous avons atteint notre but, nous sommes passés, nous avons dépassé notre idée, nous sommes sortis de la société des hommes tout entière, sortis de la nature…. Le plus grand ennemi de l’acteur est son public… Toute ma vie j’ai joué contre le public pour tenir dans l’effort de tension… »

L’acteur s’adresse à une femme élégante en robe rouge qui n’en finit pas de boire du champagne, un rituel du désespoir ; à une jeune fille souriante qui attend son amoureux, au personnel de service de l’hôtel qui le regarde d’un air distrait : la couleur de la comédie instille au tableau une belle cohérence.

Minetti/Josse de Paw raconte son histoire, ses démêlés avec le monde, ses espoirs et certitudes illusoires, dévoilant, dans l’illusion qui s’échange entre la scène et la salle, la réalité d’une terreur réciproque, le cri de détresse indigné de qui continue de croire en l’art alors que le monde entier s’en détourne.

Entouré d’une pianiste - Jeanne Bieuse -, d’une chanteuse et comédienne - Elise Caron -, Minetti remonte le fil de son existence sur de belles musiques mélancoliques de Schubert, Ravel, Mahler. Les figurants du personnel de l’hôtel, que jouent les trois interprètes de la jeune troupe #5 de la Comédie de Colmar - Matthieu Bousquet, Lucile Roche, Pauline Rousseau -, sont actifs, comiques au possible, selon une esthétique à la Deschiens - ratages, maladresses, pieds pris dans le tapis, chutes, mimiques grotesques et silences qui en disent long -, alors que le public rit de ces changements de registre, des heurts et des frottements entre comédie et tragédie.

Et cet art de la répétition cadencée, selon Chantal Thomas, n’est que la conscience du creusement de la mort, de la défection des corps, d’un délabrement généralisé.. (Thomas Bernhard, Le Briseur de silence, Seuil). Toujours est-il que Minetti a le dernier mot, contrôlant l’attention du public, attiré par ce fou, fragile et génial, à travers une écriture théâtrale conçue comme une partition de musique et de littérature, avec la mort qui attend.

Minetti de Thomas Bernhard, mise en scène Matthieu Cruciani, traduction Claude Porcell, scénographie Alban Ho Van, lumière Kelig Le Bars, son Hugo Hamman, costumes Caroline Tavernier, masques Salomé Vandendriessche, dramaturgie musicale et assistanat à la mise en scène Solène Souriau. Avec Josse De Pauw, Jeanne Bleuse, pianiste, Élise Caron comédienne chanteuse, et Matthieu Bousquet, Lucile Roche, Pauline Rousseau de la jeune troupe #5 de la Comédie de Colmar. Du 8 au16 octobre, mardi et jeudi 19h, mercredi et vendredi 20h, samedi 18h, Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace (68). Le 18 novembre, La Filature - Scène nationale de Mulhouse (68). Les 26 et. 27 novembre 2026 ; Théâtre de Cornouaille - Scène nationale de Quimper (29). Les 1er et 2 décembre 2026, Théâtre de Lorient - CDN (56). Du 9 au 11 décembre 2026,Théâtre de Liège - Théâtre d’Europe (BE). Les 15 et 16 décembre 2026, Comédie de Valence - CDN Drôme Ardèche (26). Les 6 et 7 janvier 2027, Théâtre de l’Union - CDN du Limousin (87). Les 13 et 14 janvier, Le Quai - CDN Angers (49). Du 19 au 21 janvier, La Comédie de Saint-Étienne - CDN (42). Le 25 janvier 2027, Nebia, Bienne (CH). Les 2 et 3 février 2027, Les Scènes du Jura - Scène nationale (64).

Crédit photo : Simon Gosselin.

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Véronique Hotte

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