Accueil > Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi (...)

Critiques / Théâtre

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad et Arthur H

par Corinne Denailles

Arthur H, une révélation théâtrale inattendue

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

La bonne surprise de ce spectacle c’est le talent de comédien d’Arthur H dont la présence et l’intelligence du jeu sont un régal. Initialement le spectacle devait s’appuyer sur l’idée d’un tour de chant mais Wajdi Mouawad et Arthur H ont finalement opté pour faire du chanteur un personnage de théâtre. Ne vous attendez donc pas à entendre chanter l’artiste, ou si peu, vous verrez on s’y fait. Il est Alice auquel il prête sa belle voix grave et voilée — pas l’Alice de Lewis Furet mais pour Alice Sapritch, ce qui fera moins rire les interlocuteurs quand ils sauront que l’explication est l’admiration de sa mère pour le soutien de la comédienne à la communauté arménienne dont elle était issue — ; Alice, un chanteur sur le déclin, la cinquantaine passée, qui ne supporte plus le showbiz dont la médiocrité lui donne la diarrhée, le rend malade pour de vrai. Ajouté à cela le sentiment d’avoir trahi son idéal de jeunesse et la sensation d’être rendu au début de la fin. Le sac est assez lourd pour déclencher déprime et idées noires chez un artiste normalement égocentré, c’est-à-dire beaucoup. La première partie brosse un portrait à charge du monde du spectacle sur le mode de la comédie volontiers caricatural comme le personnage de l’attachée de presse survoltée derrière ses grosses lunettes, interprété avec énergie par Isabelle Lafon, qui finit par fendre l’armure, ou l’interview avec le journaliste (excellent Gilles David) lui aussi sur le retour qui jouera un tour sordide au chanteur, petite vengeance, expression de sa déception contre celui ne se prête pas vraiment au jeu et se défend mollement sur le thème : « je compose des chansons, c’est tout ce que j’ai à offrir, je n’ai rien à dire sur la société etc. » La scène aurait supporté plus de concision d’autant qu’on y déroule, volontairement certes, quelques lieux communs. L’arrivée impromptue du premier manager d’Alice va faire basculer le spectacle du côté de la farce avec le faux enterrement du faux mort et le faux rite vaudou pour le ramener parmi les vivants et le délivrer d’une brutale cécité. Patrick Le Mauff est impayable dans le rôle du manager, ringard à souhait, nostalgique de leur première période punk et rebelle. C’est lui qui a cette idée lumineuse de la pseudo-disparition pour, en quelque sorte, une renaissance. Mais on ne joue pas impunément avec les sentiments et les proches supportent mal le choc du revenant auquel ils tournent le dos. Heureusement, une fidèle fan québécoise qui a traversé l’Océan pour suivre toute la tournée, guide le chanteur devenu aveugle dans son errance nocturne sous la pluie. La Québécoise Marie-Josée Bastien est Nancy (titre d’une chanson du chanteur), l’exubérante, foldingue et généreuse fan qui trouvera le moyen de réunir tout le monde et de ressusciter pour de vrai le chanteur. La seconde partie tire en longueur et casse le rythme ; plus court, le spectacle aurait gagné en densité mais on sait que Wajdi Mouawad ne peut pas faire court ce qui est souvent une qualité comme dans l’extraordinaire Tous des oiseaux (2017).
Au-delà de la réflexion sur la création artistique, Mouawad ne serait pas Mouawad s’il n’innervait le spectacle de ses thématiques qui le hantent : la trahison (ici des idéaux de jeunesse), la perte (l’enfant mort-né de l’attachée de presse, métaphore de l’enfant oublié que chacun porte en lui, le rêve de paix figuré par Majda (émouvante Sara LLorca), artiste photographe libanaise qui expose à New York une photo prise à Drancy).
Si le spectacle n’est pas le meilleur de Wajdi Mouawad, on lui doit la révélation théâtrale d’Arthur H. On suit avec plaisir les tribulations rocambolesques de ce chanteur populaire enlisé dans son propre marécage avec l’intérêt qu’on porte aux épisodes d’un feuilleton.

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge, un spectacle d’Arthur H et Wajdi Mouawad. texte et mise en scène Wajdi Mouawad. Avec Marie Josée Bastien ou Linda Laplante, Gilles David de la Comédie-Française, Arthur Higelin, Pascal Humbert, Isabelle Lafon, Jocelyn Lagarrigue, Patrick Le Mauff, Sara Llorca. Chansons originales Arthur H. Musique originale Pascal Humbert. Dramaturgie Charlotte Farcet. Son Michel Maurer et Bernard Vallèry. Scénographie Emmanuel Clolus. Lumières Eric Champoux. Costumes Emmanuelle Thomas. Au théâtre natioanl de La Colline jusqu’au 29 décembre 2019 à 19h30. Durée : 3h30 entracte inclus.
Résa : 01 44 62 52 52
www.colline.fr

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.