Opéra National de Paris - Bastille jusqu’au 13 février 2012

Manon de Jules Massenet

Massacre à (l’Opéra) de Paris

Manon de Jules Massenet

Quand Christopher Marlowe écrivit son célèbre Massacre à Paris en 1593 il n’imaginait sûrement pas que le titre de sa pièce illustrerait un jour une production lyrique dans cette même ville capitale. C’est pourtant l’expression qu’il convient d’utiliser pour définir cette Manon de Jules Massenet massacrée par la mise en scène de Coline Serreau à l’Opéra de Paris.

Espace trop grand pour une œuvre avant tout intimiste – pourquoi ne pas l’avoir programmée au Palais Garnier ? - gigantisme et laideur des décors, costumes abscons prétendant récapituler les modes depuis l’époque romaine jusqu’aux junkies de Woodstock, coupures incompréhensibles dans la partition (la fin de l’acte I qui donne l’une des clés du dénouement, le ballet de l’acte III…), absence totale de direction d’acteurs.

Un inventaire à faire frémir Prévert

On pourrait en faire un inventaire qui ferait frémir Prévert. Lescaut le cousin devenu punk est coiffé d’une perruque de hérisson pommadé et costumé façon sado maso, cuirs et lanières de ferrailles, l’hôtellerie du premier acte est ravitaillée par des coursiers lançant des plats surgelés depuis leurs caddies de supermarché, le Cour La Reine est peuplé de travelos en tutus et de mannequins qui défilent bouches cousues par des mouchoirs, les dévotes de Saint Sulpice font leurs prières en patins à roulottes, Des Grieux devenu abbé arbore une soutane d’organdi transparent, des pirates à bonnets rouges envahissent une salle de jeux dépotoir, un légionnaire romain et quelques CRS en gilets pare balles traînent Manon sous la neige du désert… Et ce ne sont que quelques exemples puisés dans un incroyable fatras.

Le gâchis est tel que l’on en vient à poser quelques questions de base. Qu’a donc voulu prouver Coline Serreau, cinéaste engagée, metteur en scène de bon niveau, musicienne accomple (elle joue même de l’orgue) ? A-t-elle pu confondre le concept d’opéra bouffe comme le Barbier de Séville de Rossini qu’elle avait joliment servi (voir webthea du 13 janvier 2005)avec celui d’opéra-comique qui désigne une œuvre lyrique entrecoupée de dialogues parlés et non une œuvre qui fait rire (la tragique Carmen de Bizet est un opéra comique) ? A-t-elle voulu faire une parodie de ce mélodrame romantique où l’élégante et pudique musique de Massenet s’exprime à son sommet ? Pourquoi pas ? Mais dans ce cas il aurait fallu aller jusqu’au bout, en revisitant la musique façon rock’n roll et présenter l’ensemble hors les murs d’une institution sensée faire connaître et défendre le patrimoine musical universel.

Lamentable ratage

Les chanteurs tout comme les musiciens font les frais de ce chaos. Manifestement mal à l’aise et livrés à eux-mêmes, les premiers défendent comme ils le peuvent leurs rôles souvent face au public, sans un regard l’un pour l’autre. Et les seconds, sous la baguette pratiquement indifférente d’Evelino Pido, se contentent de jouer les notes. On attendait évidemment Natalie Dessay, la star, nouvelle Manon française, un rôle qu’elle a fort bien chanté et joué au Met de New York. Elle déçoit : ses performances de colorature aux contre-fa célestes sont toujours présentes, mais le medium et le grave se sont décolorés. Le timbre est sec, il lui manque ce moelleux qui fait à la fois la sensualité et l’ambiguïté de cette Manon tiraillée entre amour et frivolité. Giuseppe Filianoti qui fut un excellent Faust à Toulouse (voir webthea du 25 juin 2009) et Hoffmann dans Les Contes d’Hoffmann à Paris sur cette même scène, peine à maîtriser les émotions vocales de son héros, Franck Ferrari, malgré le ridicule de son déguisement, reste vaillant mais confond souvent l’aboiement avec la ligne de chant, le ténor Luca Lombardo, le baryton basse Paul Gay tirent heureusement leur épingle du jeu de massacre.

Cette Manon qui devait s’unir à la célébration du centenaire de la mort de Massenet lancée au Palais Garnier par une très belle exposition (*) restera sans doute, dans les annales de la grande boutique pourtant habituée aux électrochocs des metteurs en scènes les plus divers, l’exemple du plus lamentable ratage.

Manon de Jules Massenet livret de Henri Meilhac et Philippe Gille d’après le roman de l’abbé Prévost. Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Evelino Pido, chef du chœur Patrick Marie Aubert, mise en scène Coline Serreau, décors Jean-Marc Stehlé et Antoine Fontaine, costumes Elsa Pavanel, lumières Hervé Gary. Avec : Natalie Dessay (en alternance avec Marianne Fiset (°), Giuseppe Filianoti (en alternance avec Jean-François Borras (°), Franck Ferrari, Paul Gay, Luca Lombardo, André Heyboer, Olivia Doray, Carol Garcia, Alisa Kolosova, Christian Tréguier, Alexandre Duhamel, Ugo Rabec .

Opéra Bastille les 10, 14, 18, 25, 28 janvier, 2, 5, 10 (°), 13 (°) février à 19h30, les 22 janvier et 5 février à 14h30.

La Belle Epoque de Massenet : à la bibliothèque-musée du Palais Garnier – jusqu’au 13 mai 2012

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Photos Charles Duprat - Opéra National de Paris

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage,...

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3 Messages

  • Manon de Jules Massenet 16 janvier 2012 11:56, par Massenet

    petites précisions :
    1) Natalie Dessay n’a jamais chanté Manon à New York !
    2) Ca fait belle lurette que Natalie Dessay a perdu ses contre-fa.
    3) Il n’y a aucun contre-fa dans la partition de Manon et je ne vois donc pas comment vous avez pu en entendre ce soir là ! Vos oreilles auraient elles un petit souci de diapason ?

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    • Manon de Jules Massenet 16 janvier 2012 15:44, par ludovic

      Natalie DESSAY a bien chanté MANON à CHICAGO

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      • Manon de Jules Massenet 16 janvier 2012 17:59, par Massenet

        oui en 2008 et que je sache Chicago c’est pas New York (puisque c’est quand même New York qui est citée dans la critique ci-dessus) !

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