Mademoiselle Julie de Strindberg

Sous haute tension

Mademoiselle Julie de Strindberg

Née en 1888, et d’abord rejetée par ses contemporains suédois qui la jugeaient trop scandaleuse, Mademoiselle Julie d’August Strindberg (1849-1912) n’en finit pas de séduire et d’occuper la scène. Adoptée en France dès 1893 par le Théâtre Libre d’André Antoine, elle revient régulièrement, avec plus ou moins de bonheur faire parler d’elle. Cette diablesse, comme son auteur, « a plus d’un tour dans son sac » pour attiser les désirs des créateurs ou des stars d’Isabelle Adjani à Juliette Binoche en passant par Fanny Ardant.

C’est aujourd’hui au tour de Robin Renucci de succomber et de s’emparer « du premier drame naturaliste de l’art dramatique suédois » comme l’écrivait l’auteur à son éditeur ajoutant avec une orgueilleuse prémonition, « ceci datera ».

Si Strindberg admirait Zola et le Théâtre Libre, il s’est aussi beaucoup intéressé aux travaux de Charcot, si bien que son naturalisme s’aventure davantage sur le champ de la bataille des sexes et des cerveaux, que sur celui de la lutte des classes. Raison, sans doute, pour laquelle son œuvre, « mosaïque de la vie des autres et de la mienne » comme il l’avoue lui-même, reste un excellent promontoire d’observation et fait de Mademoiselle Julie, jeune fille de bonne famille qui, la nuit de la St Jean, s’envoie en l’air avec le valet de son père, une des grandes figures du répertoire à explorer, « parce qu’elle met en jeu, nous dit Robin Renucci, la dialectique du maître et de l’esclave, la question de l’élévation dans l’échelle sociale, celle, symbolique, du vertige et de l’abîme, la lutte entre les cerveaux des femmes et celui des hommes qui jalonne nos vies ».

Mlle Julie

Robin Renucci, qui signe là sa première mise en scène de directeur des Tréteaux de France, ne cherche pas à moderniser la pièce -, nous sommes au XIXème siècle -, mais en tempère le naturalisme d’onirisme peuplé de trolls qui chamboulent les esprits. Par le soupirail d’une cuisine ( scénographie Sandrine Lamblin) située dans les soubassements du château, en même temps qu’un rai de jour, nous parviennent les échos de la fête. L’atmosphère est électrique, les nerfs à vif et « ce soir Mademoiselle Julie est de nouveau folle, complètement folle ! » constate Jean, valet qui rêve d’être le patron d’un hôtel sur le lac de Côme où il salera les additions des clients. Après s’être laissé humilier et séduire et avoir espéré que « l’incartade » de Mlle Julie sera la marche qui va le hisser hors de sa condition, Jean renverse la situation, se révèle diabolique et cynique bourreau. La victime change de camp.

Telle peut se résumer l’histoire d’une œuvre de haute tension et d’une méchanceté crasse que Robin Renucci, se gardant d’ajouter la violence à la violence, met en scène avec sobriété, convaincu que pour passer la rampe sans tomber dans le mélo c’est d’abord aux acteurs qu’il faut s’en remettre. Il a bien fait.

Marilyne Fontaine, jeune comédienne qui a l’âge du rôle, pousse Julie, aussi crâne qu’éperdue de doute, dans tous les retranchements et les contradictions d’une moderne jeune fille « élevée comme un garçon » dont la joie de vivre et l’intempérance des pulsions se prennent les pieds dans les filets de son éducation.

Mlle Julie de Strindberg

Du trio qu’il a réuni, deux ont été puisés dans ce beau réservoir d’acteurs qu’est la série télévisée , « Un village français ». Thierry Godard, excellent valet terrien, a la brutalité contenue, des principes, à table le couteau à droite et la fourchette à gauche, mais pas de scrupules, campe un domestique tout noué d’ambition et de rancœur se vengeant sur la fille de la crainte que lui inspire le père. Nade Dieu est tout en finesse Kristin, la fiancée cuisinière, témoin réprobateur mais impuissant de l’affrontement, orgueil contre orgueil, qui se livre dans sa cuisine devenue le ring d’un combat sans merci aussi passionnant et captivant qu’un polar.

Vue à Vernouillet, dans les Yvelines, en novembre dernier, cette « Mademoiselle Julie  » qui ravive l’intérêt d’une pièce que la récente pléthore de mise en scène avait un peu émoussé, est heureusement reprise en tournée avec Clara Simpson dans le rôle de Kristin.

Mademoiselle Julie d’August Strindberg. Mise en scène Robin Renucci avec Marilyne Fontaine, Thierry Godard, Clara Simpson 1h30
8 février Grandvilliers (60), 12 Péronne (8O), 23 Maurepas (78)
1er mars Bastia (20) 7 et 8 Saintes (17) 14 et 16 Toulouse (31).

Tréteaux France 01 44 89 12 50. www.treteauxdefrance.com

Photo : Eric Cucchi

A propos de l'auteur
Dominique Darzacq
Dominique Darzacq

Journaliste, critique a collaboré notamment à France Inter, Connaissance des Arts, Le Monde, Révolution, TFI. En free lance a collaboré et collabore à divers revues et publications : notamment, Le Journal du Théâtre, Itinéraire, Théâtre Aujourd’hui....

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