Paris – Théâtre Artistic Athévains jusqu’au 26 mars 2012
Lo Speziale de Joseph Haydn et Carlo Goldoni
De l’art de faire beaucoup avec peu. Et y réussir.
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- 15 janvier 2012
- Critiques
- Opéra & Classique
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Le grand Haydn à l’affiche d’un petit théâtre de quartier : Lo Speziale troisième des vingt opéras composé par le très prolifique géant de la musique du 18ème siècle vient enfin, après des années d’errance, de trouver un domicile au théâtre Artistic Athévains de Paris qu’anime la dynamique Anne Marie Lazarini à deux pas de la place Voltaire. Femme de théâtre aux goûts éclectiques, elle manie ses programmes en équilibre stable entre les jeunes talents, la tradition et les recherches pointues.
Depuis quelques saisons elle y glisse des œuvres musicales. La Traviata de Verdi fut le sujet de sa première mise en scène lyrique signée à Cergy Pontoise au printemps 2005 (webthea du 19 mai 2005). Deux ans plus tard elle inscrivait pour la première fois un opéra dans son propre théâtre : Il Matrimonio Segreto/Le Mariage secret de Cimarosa y trouva ses marques (webthea du 13 mars 2007) et fut joué en continu, comme une pièce de théâtre, durant plus d’un mois. La voilà qui récidive sur le même principe – la production restera à l’affiche jusqu’au 26 mars - avec Lo Speziale de Haydn, une œuvre pratiquement jamais jouée car partiellement détruite par un incendie.
D’un dramma giocoso, comédie joyeuse de Goldoni, Haydn tira un livret simplifié et en fit un opéra bouffe en trois actes et une douzaine de scènes qui fut créé en 1778 à la demande du prince Eszterhazy pour l’inauguration d’un nouveau théâtre de son palais d’Eszterhaza. On y rencontre Sempronio, apothicaire de son état qui prépare médecines, parfums et essences dans sa Spezeria vénitienne. Barbon précautionneux il a jeté son dévolu sur sa pupille Grilletta comme Arnolphe dans L’Ecole des Femmes de Molière ou le vilain Bartolo du Barbier de Séville de Rossini. Le sujet était dans l’air du temps. Grilletta bien évidemment en aime un autre, Mengone, l’apprenti de son tuteur et, pour compliquer l’intrigue, est follement aimée par le riche et ridicule Volpino, un rôle que Haydn destinait à une mezzo soprano.
Une double et judicieuse adaptation musicale
Peu de temps après la création et sa reprise à Vienne, le début du troisième acte fut mangé par les flammes et il fallut attendre 1895, 86 ans après la mort du compositeur, pour que soit élaborée à Dresde une tentative de reconstitution. Andrée-Claude Brayer, fine musicienne, chef d’orchestre déjà aux manettes du Mariage Secret, a procédé à une double adaptation, celle de l’ensemble orchestral qu’elle a très judicieusement réduit aux dimensions d’un orchestre de chambre pour six musiciens (violon, alto, violoncelle, cor, hautbois et piano forte) et celle de la partition disparue. Pour Grilletta au premier acte, Haydn avait donné le choix entre deux arias. Andrée-Claude Brayer garda la première à sa place d’origine et adapta l’autre pour remplacer l’aria disparue de Sempronio à l’acte III, puis, pour combler le duo manquant entre Grilletta et Mengone, c’est chez le jeune Mozart de Bastien et Bastienne qu’elle trouva la matière adéquate.
Charme et ironie de la musique et du livret servis avec humour
Les substitutions fonctionnent en naturel et sans accroc. Comme fonctionnent les décors en trompe l’œil de François Cabanat d’une Venise par temps de pluie où les bourrasques font voler les coiffes et les masques des musiciens groupés sur une petite estrade côté jardin.
Les costumes de Dominique Bourde semblent eux aussi sortir d’une toile de ce temps et de ce lieu jusqu’aux turqueries colorées des déguisements de l’heureux dénouement.
Le charme et l’ironie de la musique et du livret sont servis avec humour par le quatuor des jeunes interprètes, la soprano Karine Godefroy qui apporte astuce et clarté de timbre à Grilletta pour s’unir au ténor Xavier Mauconduit faussement gauche dans le rôle de l’amant de cœur. Jean-François Chlama, autre ténor, n’a pas l’âge du barbon et peine parfois à y faire croire. La belle découverte est celle du baryton Laurent Herbaut qui hérite du rôle initialement destiné à une mezzo et très habilement transposé par Andrée-Claude Brayer. Sûreté de timbre, belle projection et drôlerie à brader, il a tout pour plaire.
Sur la petite estrade, les solistes de l’Orchestre-Studio de Cergy Pontoise, avec leur chef au piano forte, adaptent avec finesse les délices des arias, duos, trios et quatuors (celui de la fin est une petite merveille) aux dimensions de la salle et aux voix de leurs interprètes.
Les surtitres tentent d’adopter le rythme de la musique et de la prosodie italienne. L’idée est bonne, le résultat pas toujours compréhensible, mais à quoi bon lire des traductions quand les actions sont aussi claires.
Une réussite hors du temps, sans détournement de sens, sans autre prétention que de donner vie à une œuvre et la faire découvrir au plus grand nombre.
NB : une date à retenir, Marc Vignal, grand spécialiste de Haydn, auteur de plusieurs ouvrages de référence le concernant, animera une conférence débat sur le compositeur le vendredi 3 février à l’issue de la représentation.
Lo Speziale de Joseph Haydn et Carlo Goldoni. Solistes de l’Orchestre-Studio de Cergy Pontoise sous la direction de Andrée-Claude Brayer au piano forte, mise en scène d’Anne-Marie Lazarini, décors et lumières François Cabanat, costumes Dominique Bourde. Avec Jean-François Chlama, Karine Godefroy, Xavier Mauconduit, Laurent Herbaut.
Théâtre Artistic Athévains, du 10 janvier au 26 mars, lundi, mardi, samedi à 20h30, jeudi 20h, vendredi 19h, dimanche 16h (calendrier irrégulier à vérifier). En tournée en Suisse, Neuchâtel & Vevey et au Festival d’Auvers-sur-Oise.
01 43 56 38 32 – www.artistic-athevains.com





