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Les Troyens d’Hector Berlioz

par Quentin Laurens

Des Troyens qui divisent !

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Il y a trente ans, Les Troyens de Berlioz avait été la première pierre musicale de l’Opéra Bastille après son inauguration. 2019 sera aussi l’année des 150 ans de la mort de Berlioz, la célébration des 350 ans de l’Opéra de Paris. Cette convergence des souvenirs place Les Troyens sur un promontoire dans l’année musicale, avec une nouvelle production attendue : Philippe Jordan dans la fosse, Tcherniakov sur scène. Si le premier sort étonnamment acclamé, le second divise la salle au point de la déchirer à l’heure des saluts. Sifflets et huées pour les uns, « bravo » chaleureux pour les autres, cette troisième production des Troyens en trente ans ne laisse assurément pas indifférent…

Dmitri Tcherniakov, dont Caroline Alexander écrivait en 2017 que les mises en scène sont “toujours osées, souvent justes, en accord avec les œuvres qu’il décortique” (WT, La fille de Neige), respecte la césure, les deux opéras en un, qu’avait pensés Berlioz : Troie pour les deux premiers actes, Carthage pour les trois suivants. Le metteur en scène, libre, oublie presque l’Histoire pour ne retirer du livret que l’essence du récit. Point de cheval de bois -Enée le remplace-t-il ?- ni de temples grecs, Tcherniakov crée ici des Troyens contemporains.

Pour les deux premiers actes, les rues d’une ville grise et délabrée où défile la population -drapeaux mi-arménien, mi-estonien à la main- côtoient les lambris et les ors d’un palais cossu où la famille au pouvoir entretient jalousement la dictature militaire. Devant la profusion de personnages et les soubresauts d’un récit dense, Tcherniakov présente d’une part un par un les protagonistes, et s’aide d’autre part d’un bandeau lumineux d’inspiration Times Square ou chaîne d’info en continu. L’allure du peuple gris habillé bon marché tranche avec le faste et les étoffes brillantes du pouvoir installé.
L’esthétique est soignée et l’ensemble cohérent. Le contraste est souligné entre un peuple usé mais plein d’espoir et le pouvoir protégé, qui dans l’intimité s’étiole… Cassandre, la rebelle libre, s’en affranchit, jusque dans son costume d’adolescente en marge. Puis le décor se recompose dans un ballet élégant aux mains des machinistes et présente les artères larges et impersonnelles d’une ville sous la menace, où les exactions ont anéanti le pouvoir. On retient l’image marquante d’un homme en flamme la traversant.

Changement radical pour la seconde partie, où Carthage devient un « centre de soins en psycho-traumatologie pour les victimes de guerre », à cheval entre la maison de retraite et le centre-aéré, où se côtoient mutilés et blessés de guerre en short et personnel soignant en chasubles rouges. Chaises d’école, papier-peint couleurs Caraïbes, portes battantes et accueil médical : l’esthétisme auquel on s’était habitué laisse place aux couleurs fades et à la banalité hospitalière. Didon, qui pour rappeler son statut se pare d’une couronne en carton doré et d’une traîne en papier crépon violet, en est la directrice. Elle retrouve ses attributs royaux pour mourir d’overdose, un suicide à la force dramatique bien sèche. Convenons qu’au milieu des patients, des scènes de thérapie de groupe et des psychologues en uniforme, il faut un brin d’imagination et d’efforts pour se raccrocher à Carthage…

Car dans ce centre, on se relaxe, on y joue au ping-pong, regarde la télé, discute, médite, Des panneaux en carton sont brandis par les figurants, on peut lire “Chaos”, “Hannibal”, “Prêtre de Pluton” ou encore “chasse royale”, didascalies de Berlioz exposées au grand jour.

Cette version des Troyens amputée de quelques ballets et récitatifs –liberté du metteur en scène ou du chef seul ?- est dirigée par Philippe Jordan dont la direction, bien que précise, demeure tout du long assez plate et timide. Si comme le suggère l’orchestration de Berlioz, les pupitres de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris sont joliment mis en valeur, le tout, qui manque d’éclat, de couleur et de nuances, sonne finalement assez tiède. De la retenue que nous imputerons à la prudence d’une Première !

Les choeurs apportent du corps et de l’emphase à cet opéra. On entend quelques légers décalages au début, que la passion et l’application balaient rapidement. Le plateau vocal est globalement de très bon niveau, même si l’on peut deviner que l’on aurait encore gagné en qualité dans des volumes plus intimistes que ceux de Bastille.

Stéphanie d’Oustrac d’abord, figure rebelle d’une famille déchirée aveugle aux cris du peuple, donne une Cassandre brûlante et touchante. La Française s’appuie sur une ligne de chant droite et des couleurs uniques que l’on regrette de ne pouvoir mieux entendre, faute de puissance. On n’entend que très peu Véronique Gens en Hécube, guère plus que Paata Burchuladze en Priam au timbre sonore. Stéphane Degout chante Chorèbe avec justesse et solennité. Ses graves profonds et chauds, convainquent une nouvelle fois cette année.
Trait d’union entre les deux séquences, Tcherniakov fait d’Enée le survivant des homicides, celui qui vend les Troyens aux Grecs après une poignée de main franche et assumée ainsi que le soignant de Didon. Brandon Jovanovich joue un Enée sulfureux. Ses bonnes diction et projection, son timbre clair, font du ténor un Enée à la hauteur. Partenaire d’Enée dans le très attendu “Nuit d’Ivresse et d’extase infinie” -touchant et réussi malgré des postures mal adaptées- Ekaterina Semenchuk livre une prestation appliquée. Parée d’une tunique jaune peu heureuse, elle laisse entendre quelques aigus poussés, compensés par de beaux mediums et un sens théâtral efficace. Les longues phrases du “Ah ! Je vais mourir” font de l’aria du cinquième acte un intense moment d’émotion.
Aude Extrémo fait une Anna émouvante et un timbre doux et profond. Ascagne est joliment interprété par Michèle Losier dont nous retiendrons notamment la clarté et la belle diction. Iopas est interprété par Cyrille Dubois qui une fois de plus brille par sa voix pure et précise, remarquée dans « Ô blonde Cérès ». Christian van Horn et Bror MagnusTødenes sont des Narbal et Hylas assument correctement leur rôle sans vraiment (que l’occasion ne leur soit donnée de) se démarquer.

La musique n’a pas déçu ce soir à Bastille pour ces Troyens-évènement. C’est bien la mise en scène qui perturbe et bouleverse. Même une fois le rideau tombé, le drame vit encore aux balcons et au parterre...

Opéra en cinq actes, livret du compositeur d’après l’Enéide
Direction musicale, Philippe Jordan ; Orchestre et Chœur de l’Opéra national de Paris ; Chef des chœurs : José Luis Basso
Mise en scène et décors, Dmitri Tcherniakov ; Costumes, Elena Zaytseva ; Lumières, Gleb Filshtinsky ; Vidéo, Tieni Burkhalter ;
Avec :
Enée, Brandon Jovanovic ; Cassandre, Stéphanie d’Oustrac ; Chorèbe, Stéphane Degout ; Didon, Ekaterina Semenchuk ; Priam, Paata Burchuladze ; Hécube, Véronique Gens ; Iopas, Cyrille Dubois ; Anna, Aude Extrémo ; Ascagne, Michèle Losier ; Narbal, Christian Van Horn ; Hylas, Bror Magnus Tødenes ; Panthée, Christian Helmer ; Deux capitaines troyens, Jean-Luc Ballestra, Tomislav Lavoie ; Le fantôme d’Hector, Thomas Dear ; Polyxène, Sophie Claisse ; Hellenus, Jean-François Marras ; Mercure, Bernard Arrieta.

Opéra Bastille, les 25, 28, 31 janvier à 18h ; le 3 février à 14h ; les 6, 9, 12 février, 18h.
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/opera/lestroyens

Photos : Vincent Pontet

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1 Message

  • Les Troyens d’Hector Berlioz 31 janvier 11:33, par thierry hoffnung

    je n’ai pas vu en Didon la directrice du centre (et pas non plus une infirmière comme le suggère votre confrère dans "La Croix). lors du premier duo avec Anna cette dernière ,qui porte le costume des encadrants du centre ? prend des notes de l’entretien qu’elle a avec Didon, faisant de celle ci plutôt une patiente, à laquelle les autres patients (d’autre rescapés du même conflit ?) font la fête…..C’est d’ailleurs ce qui m’a gêné dans cette mise en scène puisque cela pose un contre sens avec l’arrivée d’Enée qui est autorisé par Didon à "accoster" plutôt que par un des encadrants…..

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