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Critiques / Théâtre

Les Hérétiques de Mariette Navarro

par Corinne Denailles

La laïcité en question

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Selon l’étymologie grecque, « hérésie » signifie « choix, opinion particulière » et exprime la liberté de chacun de penser et de vivre selon ses choix. La religion catholique en a fait une doctrine, une opinion émise au sein de l’Eglise catholique et corrompant les dogmes. Ce sens s’est étendu à d’autres religions. Dans le texte de Mariette Navarro, commande du metteur en scène François Rancillac, les hérétiques sont une sorte de secte activiste clandestine féminine décidée à user du terrorisme pour venger les persécutions qu’elles ont subies en tant que femmes, appliquant le vieil adage œil pour œil etc. Les représenter sous forme de sorcières douées des traditionnels pouvoirs de la sorcellerie c’est user du conte comme d’un médium mais c’est aussi l’occasion d’évoquer les procès en sorcellerie, les tortures et les bûchers qui ont vu périr tant de femmes soumises à la question. C’est du même coup rappeler les violences perpétrées au nom des religions plus ou moins instrumentalisées au gré de l’état de santé du monde.
L’auteur situe le texte en 2028 ; l’antre obscur du trio infernal des sorcières (Lymia Vitte, Christine Guênon, Yvette Petit) est une salle de classe carbonisée, vestige d’une époque où l’éducation et la culture avaient encore un sens. Désormais la société est déchirée par une guerre étrange qui oppose les fanatiques et intégristes de tout poil à ceux qui refusent absolument d’adhérer à cette vision du monde et abhorrent jusqu’au mot même de religion. C’est le cas de ce personnage (Stéphanie Schwartzbrod) qui n’en peut plus de vivre dans l’obscurité (obscurantisme ?) et cherche la lumière perdue (au XVIIIe siècle ?) pour éclairer à nouveau le monde. Et c’est ainsi que par un concours de circonstances théâtrales, elle se retrouve chez les trois sorcières occupées à fomenter un complot terroriste qui devrait faire au moins exploser la planète et par là punir tous les coupables d’exactions et d’atteintes à la dignité humaine. La pauvre femme se voit tiraillée entre le radicalisme des sorcières et le discours lénifiant de la martyre Sainte Blandine (Andrea El Azan) qui, d’apparition en apparition, lui promet la vraie lumière de Dieu, le paradis et la soumission car il n’y a qu’un pas d’une martyre d’une religion à une autre.

La mise en scène de François Rancillac privilégie la dimension du conte futuriste pour aborder sur un mode léger les graves questions qui taraudent notre société. Les comédiennes sont toutes épatantes ; les sorcières attifées de manière grotesque rivalisent de grimaces et de contorsions, on donnerait le bon Dieu sans confession à la douce martyre qui, dans son halo de lumière, distille des propos empoisonnés. Et ce sera celle qui est arrivée armée de questions et qui ne revendique qu’une religion, le doute, qui créera le débat, la réflexion, l’échange, tout ce qui nous manque cruellement, un manque qui nous met en danger. Dans ce traitement inattendu du sujet, Mariette Navarro a su poser les enjeux liés à la question explosive de la laïcité en se tenant éloignée des écueils propres au sujet ; en se situant du côté du genre de la fantasy, qui associe merveilleux et fantastique, et du conte traditionnel, la mise en scène de François Rancillac livre la réflexion qui irrigue le texte à l’imaginaire du spectateur.

Les Hérétiques de Mariette Navarro ; mise en scène François Rancillac ; scénographie Raymond Sarti ; costumes Sabine Siegwalt ; lumière Guillaume Tesson ; son,Tal Agam ; illusion et magie Benoît Dattez. Avec Andrea El Azan, Christine Guênon, Yvette Petit, Stéphanie Schwartzbrod, Lymia Vitte. Au théâtre de l’Aquarium, paris 12e jusqu’au 9 décembre à 20h. Résa : 01 43 74 72 74.

© Christophe Raynaud de Lage

Tournée
du 5 au 8 février 2019 au Théâtre Dijon Bourgogne / 03 80 30 12 12
du 26 au 28 février 2019 à la Comédie de Béthune / 03 21 63 29 19
le 26 mars 2019 au Théâtre Jean Lurçat - Scène nationale d’Aubusson / 05 55 83 09 09
le 16 avril 2019 à la Ferme de Bel Ebat à Guyancourt (Yvelines) / 01 30 48 33 44

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