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Critiques / Théâtre

Les Estivants d’après Maxime Gorki

par Corinne Denailles

un monde en mutation

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En 1976 Peter Stein et Botho Strauss avaient complètement réorganisé la structure de cette pièce de manière à rendre simultanées les différentes scènes. Michel Dubois et Claude Yersin s’en inspirent en partie pour cette version française. Gorki met en scène une quinzaine de personnages représentatifs de la société russe petite-bourgeoise du début du siècle. Il fustige ces nouveaux riches issus du peuple et pourtant devenus amnésiques de leurs origines. Industriel, avocat véreux, médecin, écrivain en panne d’inspiration, poète nihiliste ou artiste peintre symboliste, tous déconnectés du réel. Ils sont venus en villégiature dans la datcha de Bassov et de son épouse Warvara. Pour pallier leur ennui, ils se cherchent des noises, se critiquent les uns les autres, se calomnient, se disputent, et bien sûr se saoulent.

De Tchekhov à Gorki

Ce pourrait être le domaine de La Cerisaie de Tchekhov, pièce contemporaine de ces Estivants représentées en 1904. D’ailleurs la mise en scène de Gérard Desarthe installe les premières scènes dans une ambiance très tchekhovienne, alanguie, apathique, qui suinte l’ennui. Mais là où Tchekhov n’envisage pas d’autre issue à la neurasthénie de ses personnages que l’accession à une liberté intérieure, quand ils ne sombrent pas dans un naufrage définitif, Gorki, qui fut un homme engagé politiquement, sensible aux premiers frémissements de la révolution, ouvre une porte sur l’avènement d’un bouleversement politique et social. Et c’est aux femmes qu’il s’en remet, principalement à travers la figure de la doctoresse militante Maria Lwovna, interprétée par la vibrante Clotilde de Bayser. Dans Les Trois Soeurs, le cri du coeur "A Moscou" reste lettres mortes. Au contraire chez Gorki, les femmes passent à l’action et pas n’importe laquelle puisqu’il est question de construire des écoles pour lutter contre l’ignorance et faire face à un avenir inquiétant, insaisissable.

Une pièce féministe

Les hommes sont souvent vulgaires et affreusement misogynes. "Vous êtes tous des porcs" lance l’hôtesse Warvara, magnifique Silvia Bergé, drapée dans une réserve douloureuse muselée par l’orgueilleuse nécessité de s’assumer. Ayant convaincu l’industriel (touchant Bruno Raffaelli) d’utiliser l’argent dont il ne sait que faire à la construction d’école, Maria Lwovna en entraîne quelques-uns dans son projet idéaliste, jusqu’à Vlas, poète nihiliste, amoureux de Maria (exceptionnel Loïc Corbery). Il faut contribuer à bâtir un monde nouveau car ne rien faire condamne à "être balayés comme un tas de gravats". On perçoit le souffle de l’Histoire comme une prémonition. Sans vouloir à tous prix chercher une actualité au propos, on pourrait sans trop de peine, transposer cette idée d’un monde dos au mur qui doit faire sa révolution pour perdurer.
Le peuple est au coeur du dispositif imaginé par Lucio Fanti, représenté par une multitude de visages qui nous regardent sur le grand rideau rouge, sur les troncs des bouleaux symbolistes. Peuple opprimé, oublié au nom duquel on conduira la révolution future. La mise en scène évolue vers la violence de relations conflictuelles jusqu’à la rupture et trouve le ressort qui manquait dans la première partie. Les comédiens, d’abord beaucoup dans l’adresse au public, peinent un peu à assurer la fluidité entre les scènes réaménagées. Dans la seconde partie, ils donnent corps à leurs personnages et la troupe exprime pleinement les tensions, les élans et les peurs de chacun, dessinant avec talent les pleins et les déliés de l’écriture de Gorki.

Les Estivants, d’après Maxime Gorki, version scénique de Peter Stein et Botho Strauss, version française de Michel Dubois et Claude Yersin. Mise en scène Gérard Desarthe. Dramaturge, Jean Badin. Scénographie, Lucio Fanti. Costumes, Delphine Brouard. Lumières, Michel Beuchat. Réalisation sonore, Jean-Luc Ristord. Avec Martine Chevallier, Michel Favory, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Sylvia Bergé, Bruno Raffaelli, Alexandre Pavloff, Céline Samie, Clotilde de Bayser, Loïc Corbery, Hervé Pierre, Samuel Labarthe, Pierre Hancisse, Jacques Connort. A la Comédie-Française jusqu’au 25 mai. Durée : 2h50. Rés : 0825 10 16 80.

www.comedie-francaise.fr

© cosimo mirco magliocca

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