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Critiques / Opéra & Classique

Les Contes d’Hoffmann, de Jacques Offenbach

par Quentin Laurens

Et l’on chanta de nouveau à Bastille

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Ce qui devait être la deuxième représentation des Contes d’Hoffmann est devenu un moment fort de la saison, gelée depuis deux mois par un mouvement de grève. Rupture de crise avec ces Contes d’Hoffmann dans la mise en scène de Robert Carsen, avec une distribution de qualité. Suffisant pour que Bastille se réconcilie avec son public ?

Un message de l’intersyndicale, lu en préambule, devait expliquer les raisons de la mobilisation qui avait cours depuis le 5 décembre et de la décision de renouer avec le spectacle. C’était sans compter sur les huées et sifflements d’un public visiblement davantage préoccupé par ses sorties à l’opéra que par les conditions de celles et ceux qui le font vivre. Dans ce brouhaha général, quelques applaudissements reconnaissants percent tout de même, on entendra du micro quelques mots, dont « faire vivre cette institution à laquelle nous sommes toutes et tous profondément attachés »...

Nous retrouvons avec plaisir la mise en scène poétique de Robert Carsen, dont les ficelles ingénieuses et délicates, près de 20 ans après leur premier usage, fonctionnent toujours aussi bien. Carsen crée la scène dans la scène et manie la mise en abyme mieux que quiconque. Sur les planches, ce sont les coulisses d’un Don Giovanni de Mozart qui servent de décor, à l’image d’un épilogue entre spots et backstage. La prima donna, Stella, fait tourner les têtes, dont celle de l’Hoffmann pluri-enamouré. Carsen nous place là où nous n’en avons pas l’habitude, grâce notamment aux décors et costumes fins et travaillés de Michael Levine : derrière un bar face à la foule qui réclame de s’amuser, sur scène face à une marée mouvante de fauteuils en velours rouge… Au troisième acte, c’est la fosse d’orchestre d’un opéra qui s’impose, en dessous du rideau de scène. L’on croit quelques instant voir double… Les choix de Carsen mettent tout autant en lumière les frasques d’Hoffmann et de ses compères, les scènes cocasses, l’humour dont est rempli ce livret.


La mise en scène présente également le mérite d’offrir consignes et cadre pour le jeu d’acteurs, mettant d’emblée à l’aise les chanteurs pleinement leur rôle. Voyez par exemple le duo Devos-Naouri dans la scène de la poupée Olympia et de son concepteur : minutieusement orchestré et hilarant !

C’est à Michael Fabiano que revient le rôle d’Hoffmann, joué et chanté avec panache. L’Américain restitue avec justesse l’ambivalence du personnage, entre envie frénétique, maladresses inévitables, et sensibilité à fleur de peau. C’est un Hoffmann vocalement sûr que propose Fabiano, dont seule la diction vient contrebalancer le plaisir d’un timbre riche, d’une projection franche et d’un sens du jeu réaliste.

Jodie Devos fait une Olympia tout à fait savoureuse, tant scéniquement que vocalement. La soprano surmonte les vocalises avec légèreté et précision. Saluons la performance robotisée un acte durant, ses mimiques figées et sa faculté à déclencher le rire !

Laurent Naouri convainc pleinement en Lindorf, Coppélius, Miracle et Dapertutto. Ses accents sombres, profonds, et sa stature font trembler Hoffmann tout autant que Bastille. Le baryton-basse enrobe ses personnages d’un mystère latent, cette brume qui accompagne les quatre méchants. Quatre personnages aussi pour Philippe Talbot, qui chante Andres, Cochenille, Pitichinaccio et Frantz pour finir, le gardien sourd du théâtre. Il retranscrit avec malice l’humour du livret grâce à d’habiles jeux vocaux, sans jamais délaisser la justesse du chant.

Ailyn Pérez est une Antonia touchante, à la voix fine, aux nuances très bien maîtrisées. On entend tout au long du deuxième acte, tour à tour l’amour, l’espoir et la douleur… Gaëlle Arquez montre elle aussi un investissement complet, une intensité permanente en muse et Nicklausse, double féminin et garde-fou d’Hoffmann. On retrouve avec plaisir ce timbre voluptueux et ces aigus francs ! Véronique Gens brille dans l’Acte III en Giuletta, grâce à une présence gracieuse et clinquante, une aisance vocale et de délicates nuances.

Sylvie Brunet-Grupposo, Rodolphe Briand, Jean Teitgen, Jean-Luc Ballestra, Hyun-Jong Roh et Olivier Ayrault complètent cette distribution vocale à dominante française, homogène et plaisante.

Les chœurs, emmenés par José Luis Basso et investis sur scène, livrent une prestation vocale irréprochable. C’est la direction de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris qui déçoit davantage. Rythmiquement en décalage avec la scène, l’orchestre -dont on ne peut douter de l’investissement- semble souvent courir après les chanteurs. On entend bien sûr dans la fosse de jolies couleurs, dont on pourrait regretter qu’elles ne soient plus vives !

A Offenbach et Carsen revenait donc ce soir la responsabilité de relancer Bastille sur la voie de la musique. Le public, plus attentif à la musique qu’aux revendications syndicales, saura retrouver fidèlement le chemin de l’opéra, n’en doutons pas !

Les Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach, livret de Jules Barbier.
Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris
Direction Sir Mark Elder
Chef des chœurs José Luis Basso
Mise en scène Robert Carsen
Décors et costumes Michael Levine
Lumières Jean Kalman
Chorégraphie Philippe Giraudeau
Dramaturgie Ian Burton

Avec :
Michael Fabiano
Gaëlle Arquez
Laurent Naouri
Philippe Talbot
Jodie Devos
Ailyn Pérez
Véronique Gens
Sylvie Brunet-Grupposo
Rodolphe Briand
Jean Teitgen
Jean-Luc Ballestra
Hyun-Jong Roh
Olivier Ayault

Opéra national de Paris - Bastille
Du 21 janvier au 14 février 2020
https://www.operadeparis.fr/saison-19-20/opera/les-contes-dhoffmann#calendar

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