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Critiques / Théâtre

Les Âmes mortes de Nicolas Gogol

par Corinne Denailles

Une adaptation réjouissante

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Comme Tchékhov pensait avoir écrit une comédie avec Les Trois Soeurs, Gogol voyait dans Les Âmes mortes un roman comique — avant d’essayer vainement d’en faire une œuvre mystique qui aurait mieux correspondu à ses aspirations personnelles — et pas du tout le portrait d’une société russe décadente en proie à une morbide force d’inertie, ainsi que la voyait Tchékhov. D’ailleurs, L’auteur du terrible Revizor aimait d’un amour sans faille le tsar et la Russie et, un peu comme Tchékhov, éprouvait une véritable compassion pour le peuple russe. C’est son ami Pouchkine qui lui a suggéré le thème des âmes mortes, suite à la relation d’un fait divers paru dans la presse. Ces âmes mortes n’ont rien de spirituel mais désignent, pour l’administration russe, les serfs décédés qu’il faut comptabiliser régulièrement.

Si les scènes de ce roman foisonnant paraissent très théâtrales, c’est le fait du talent d’un romancier et non d’un dramaturge. Le metteur en scène russe Anton Kouznetsov, établi en France depuis quelques années, a su admirablement le transmué en théâtre sans lâcher l’esprit romanesque. Dans cette perspective, il a confié à trois comédiens époustouflants la brassée de personnages et situé l’action dans un lieu unique à dimensions multiples, une grande salle de café qui, par la vertu de l’imagination et de quelques changements à vue, figure un intérieur bourgeois, un salon officiel ou le perron d’une maison devant lequel attend un attelage. Hervé Briaux endosse avec une énergie et un talent sidérants les rôles de l’auteur-narrateur et de quelques-uns des personnages hauts en couleurs auxquels rend visite l’opportuniste et diabolique Tchitchikov (formidable Laurent Manzoni) qui, profitant de la naïveté des gens et de leur chronique besoin d’argent, fait la tournée pour acheter les âmes mortes des serfs qui n’ont pas été déclarés au recensement. Cela donne lieu à des situations extravagantes de marchandages surréalistes, comme la scène où l’on joue les morts aux dés ou celle où une bonne femme, ayant mal compris la proposition, tremble de devoir déterrer les morts puis, se reprenant, diffère sa décision, dans l’attente d’un plus offrant. La comédienne russe Vera Ermakova joue tous les rôles féminins avec grâce et un bel esprit de finesse, quelque que soit la grossièreté du personnage. Et en plus elle chante joliment au son de l’accordéon qui accompagne le spectacle. Gogol épingle les mondanités des officiels, la cupidité et la médiocrité des marchands dans une galerie de portraits pittoresques et hilarants. Tous se font prendre au piège du boniment de ce filou de Tchitchikov qui ne voit pas pourquoi il n’achèterait pas des âmes mortes puisque tout s’achète. La mise en scène appuie les traits mais sans s’y arrêter, et nous emporte dans un tourbillon d’images fortes et colorées. Il faut saluer ce théâtre d’acteurs d’une rigueur impeccable, sans artifice, inventif et généreux, qui rend le spectateur tout simplement heureux. Créé en 2010, le spectacle est repris pour quelques jours à la MC 93. A ne pas manquer.

Les Âmes mortes de Nicolas Gogol, traduction André Markowicz, adaptation Anton Kouznetsov et Laurent Lejop, avec Hervé Briaux, Vera Ermakova, Laurent Manzoni. Décor, Giulio Lichtner ; costumes Rozenn Lamand ; lumières, Gérard Gillot ; son, Jean-Pascal Lamand.
A la MC 93 du lundi au samedi à 20h30, dimanche 15h30 jusqu’au 29 juin. Durée : 2H15. Tel : 01 41 60 72 72.
www.mc93.com

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