Paris, théâtre de l’Odéon, jusqu’au 30 janvier 2011
Le Vrai Sang de Valère Novarina
Un laboratoire poétique inouï

Valère Novarina est l’immense figure du théâtre que l’on sait. Poète, metteur en scène, mais aussi peintre, il est mis à l’honneur par le théâtre de l’Odéon. Marque des grands qui creusent toujours le même sillon, il revisite à l’infini les thématiques de prédilection (la naissance, le corps, l’identité, l’espace théâtral, la vérité des mots, etc.) et va jusqu’à l’autocitation comme pour nous prévenir qu’il n’en aurait jamais fini et nous non plus avec lui. On connaît ses déclinaisons torrentielles de listes de noms que Perec lui envierait c’est sûr, ses déluges poétiques au corps à corps avec la chair des mots. Le rouge rutilant des costumes évoque le sang christique mais aussi l’encre qui saigne le cœur du poète pour s’écouler sur la page blanche ; c’est aussi le rouge du théâtre, du music-hall. Novarina nous embarque dans le tourbillon d’une réflexion philosophique à perte de vue quand tout à coup surgit la trivialité de l’actualité (épinglée au passage, la scabreuse idée ministérielle de « culture pour chacun ») et un sens du comique d’une efficacité redoutable dans la parodie d’une campagne électorale, un numéro renversant de chanteuse lyrique exécuté par Olivier Martin-Salvan ou encore la danse effrénée de Manuel Le Lièvre, Le formidable danseur en perdition.
Poésie abstraite et scènes drolatiques
Novarina dirige les acteurs avec assez de tact et de rigueur pour faire faire surgir l’acteur « novarinien » tout en respectant la singularité de chacun, que ce soit les anciens (Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, ou Norah Krief), habitués à porter cette langue démesurée et abstraite qui n’offre aucune prise à la mémoire, ou les nouveaux, au diapason de la partition d’ensemble, Olivier Martin-Salvan que l’on avait découvert dans son spectacle délirant sur Carmen, ou Julie Kpéré, qui jouait Le Repas de Novarina mis en scène par Thomas Quillardet (reprise du spectacle à voir à la Maison de la poésie).
Ce "drame de carnaval", cette évocation d’un "Faust forain" renoue dans sa première partie avec la gaîté spectaculaire de l’Opérette imaginaire qu’avait contribué à faire connaître Claude Buchval dans une mise en scène épatante ; les chansons aux accents populaires de Christian Paccoud viennent rompre avec bonhomie le flux tendu de l’abstraction langagière. On a vite compris qu’il est inutile de chercher le sens dans le droit fil du texte car, parce qu’elle est jaillissement poétique, c’est dans des fulgurances pétaradantes telles des fusées de feu d’artifice que s’exprime l’inspiration.
Mais il arrive un moment où Novarina semble perdre sa boussole ; empruntant à nouveau les mêmes voies, le texte piétine, s’engouffre dans des trous noirs et on en voudrait presque à l’auteur de nous avoir offert un si grand bonheur dont le souvenir sera terni par des tunnels oiseux. Mais comment en vouloir à ce poète de la scène dont le théâtre est un laboratoire de création bouillonnant et sidérant qu’il faut absolument connaître ? Philippe Marioge en vieux complice a orchestré magnifiquement l’espace dominé par les monumentales toiles peintes par Novarina lui-même. Quelques images inoubliables comme la scène d’ouverture où Agnès Sourdillon profère le texte à l’avant-scène, enveloppée dans un rideau mouvant et virtuel de mots, bel hommage au théâtre et aux acteurs.
Le Vrai Sang de Valère Novarina, mise en scène de l’auteur.
Dramaturgie : Adélaïde Pralon & Pascal Omhovère ; musique : Christian Paccoud ; scénographie : Philippe Marioge ; peintures : Valère Novarina ; costumes : Renato Bianchi ; lumière : Joël Hourbeigt. Avec Julie Kpéré, Norah Krief, Manuel Le Lièvre, Mathias Levy, Olivier Martin-Salvan, Christian Paccoud, Dominique Parent, Myrto Procopiou, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Valérie Vinci & Richard Pierre, Raphaël Dupleix.
Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 30 janvier 2011 du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h. Durée annoncée : 2h20.
Tel : 01 44 85 40 40 - www.theatre-odeon.fr
Texte publié aux éditions P.O.L
photo Alain Fonteray




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