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Critiques / Théâtre

Le Roi Lear de William Shakespeare

par Corinne Denailles

Le pouvoir de la folie et réciproquement

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Il était une fois un roi et ses trois filles. L’âge venant, le roi perd la tête et fait chavirer son royaume. Il convoque ses trois filles pour leur distribuer des parts de son royaume, mais une idée insensée lui traverse l’esprit ; la plus aimante sera la mieux servie. Les deux aînées fourbes et cupides se livrent à un panégyrique éhonté ; le vieil homme comblé leur offre deux belles parts de ses terres. La troisième refuse de se plier à une telle hypocrisie et signifie à son père, avec une belle franchise, qu’elle l’aime sincèrement conformément à son devoir filial et que seules comptent les preuves d’amour. Ce refus tranquille (auquel le « non » d’Antigone fait écho, une autre forme d’opposition au pouvoir) déclenche un séisme mortel. Ulcéré, Lear la bannit, puis la marie sans dot à qui en voudra. Le roi de France emporte la belle chez lui. Ainsi, sous couvert de générosité, Lear a acheté ses filles et pris le pouvoir sur elles, ce qui l’autorise à les tyranniser tandis que les gendres s’entre-tuent.
Shakespeare revisite des thèmes familiers tels que le pouvoir, filial ou politique, l’amour, la folie. Si l’âge peut faire perdre la tête, le pouvoir lui aussi rend fou.

Georges Lavaudant revient pour la troisième fois à cette pièce. Il est un familier du dramaturge. Il a mis en scène, entre autres Richard III, et auparavant La Rose et la hache, d’après Carlo Bene, une variation stupéfiante sur le pouvoir et la représentation d’après ce même Richard III avec Ariel Garcia Valdès dans les deux spectacles.
Dans sa mise en scène du Roi Lear, Lavaudant privilégie la tragédie filiale qui pourtant est indissociable de celle du pouvoir. Shakespeare joue sur plusieurs tableaux et la folie s’y décline dans un vertige de miroirs ici imperceptible. Sous prétexte de recherche d’épure, la mise en scène devient univoque. Dans un décor sombre, des toiles abstraites ou des portants de vêtements descendent depuis les cintres sur le plateau nu sans réelle justification. Dans le rôle-titre, Jacques Weber, la plupart du temps, fait du Weber et laisse souvent son royal personnage au vestiaire.

Cependant, s’il y avait une seule raison d’aller voir ce spectacle, ce serait pour trois comédiens exceptionnels de justesse et de poésie. Babacar M’Baye Fall (Kent) François Marthouret (Gloucester) et Thibault Vinçon (Edgar). M’Baye Fall en impose avec élégance et discrétion. Son personnage d’homme sage et avisé contraste avec les sauvages qui pullulent à la cour. Il a d’ailleurs été banni en même temps que Cordelia pour l’avoir défendue. Kent observe de loin, attristé, la destruction du royaume sans jamais juger. Marthouret et Vinçon sont poignants d’humanité dans cette scène tragi-comique très beckettienne, où ils errent, l’un soutenant l’autre. Edgar, réduit à l’état de clochard épaule son père Gloucester, qui l’avait pourtant voué aux gémonies pour avoir cru le faux frère félon – Gloucester, à qui on a crevé les yeux pour le punir d’être soi-disant un espion double. Des personnages intègres, victimes de la folie funeste qui s’est emparée de la cour, interprétés par des comédiens magnifiques.

Le Roi Lear de William Shakespeare. Traduction Daniel Loayza. Mise en scène Georges Lavaudant. Avec Astrid Bas, Frédéric Borie, Thomas Durand, Babacar M’Baye Fall, Clovis Fouin-Agoutin, Bénédicte Guilbert, Manuel Le Lièvre, François Marthouret, Laurent Papot, Jose-Antonio Pereira, Grace Seri, Thomas Trigeaud, Thibault Vinçon, Jacques Weber. Décor et costumes, Jean-Pierre Vergier. Son, Jean-Louis Imbert. Lumières, Cristobal Castillo Mora, Georges Lavaudant. Au Théâtre de la porte-saint-Martin/Théâtre de la ville hors-les-murs.
Jusqu’au 28 novembre 2021. Durée : 3h30 avec entracte. Du mardi au samedi à 19h, dimanche à 15h.
https://www.theatredelaville-paris.com

© Jean-Louis Fernandez

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