Paris, Odéon-Théâtre de l’Europe

Le Retour d’Harold Pinter

Un monde sans pitié

Le Retour d'Harold Pinter

Le Retour est un peu une étrangeté dans l’œuvre de Pinter, une pièce moins forte que Trahison ou Le Gardien, ou encore C’était hier. L’argument pourrait se résumer au retour d’un homme (Jérôme Kircher) dans sa famille après dix ans de silence. La famille en question est composée d’une bande de bras cassés à la dérive depuis la disparition de la mère. Mais rien ne prouve que tout allait bien auparavant, quoi qu’en dise le veuf (Bruno Ganz), boucher à la retraite, homme vulgaire et violent qui règne sur son domaine, humiliant son frère (Pascal Greggory) qui gagne péniblement sa vie comme taxi, son fils qui se rêve boxeur (Louis Garrel) et cet autre fils qui se pose des questions existentielles (Micha Lescot) et joue les provocateurs, avec succès, auprès de sa nouvelle belle-sœur (Emmanuelle Seigner).

Les relations sont glauques, primaires, animales, chacun est inapte à exprimer un quelconque sentiment d’affection, à communiquer autre chose que sa hargne et tous sont définitivement seuls. Le retour de Teddy, le gentil prof, ne modifie en rien le déséquilibre familial. En revanche la femme est l’élément perturbateur qui va bousculer la donne. Peu à peu, elle prend l’ascendant sur chacun d’entre eux et on ne sait plus si ce sont les hommes qui l’avilissent et profitent d’elle ou si c’est elle qui les manipule. Pinter prétendait avoir écrit une pièce féministe, rien n’est moins sûr. La fin semble vouloir rebattre toutes les cartes pour laisser au final seulement une impression de malaise, de doute, d’incertitude. Le professeur de philosophie l’est-il vraiment ? Son épouse n’est-elle pas un peu déséquilibrée ? Que cherche-t-elle à cacher de son histoire ? Il n’est pas sûr qu’il faille mettre en scène cette pièce en s’appuyant sur des ressorts psychologiques, ni tirer la pièce vers le drame social ou familial.

La pièce est d’une ambiguïté qui flirte avec l’absurde sans jamais le dire, mais ce n’est pas l’option du traducteur Philippe Djian ni du metteur en scène de Luc Bondy. Ces personnages supportent mal la pleine lumière qui avale les reliefs en creux dont ils sont faits. Tous ces acteurs prestigieux sont excellents mais malgré leur talent, rien n’advient qui capterait l’attention. On retiendra surtout l’extraordinaire prestation de Micha Lescot qui augmente son personnage de toute sa capacité d’invention. Sa haute silhouette longiligne ploie sous les tempêtes paternelles mais ne se soumet pas. Sa fausse nonchalance abrite une méchanceté qui n’a rien à envier à celle du père. Le comportement faussement ludique et vraiment lubrique avec lequel il harcèle sa belle-sœur évoque le mariage contre nature entre le loup de Tex Avery et le psychopathe de Psychose. De manière très personnelle, il a capté le registre cette pièce étrange. On lui doit les meilleurs moments du spectacle.

Le Retour d’Harold Pinter, traduction Philippe Djian, mise en scène Luc Bondy, décor Johannes Schütz, costumes Eva Dessecker, lumières, Dominique Bruguière avec Bruno Ganz, Pascal Greggory, Louis Garrel, Jérôme Kircher, Micha Lescot, Emmanuelle Seigner. Au théâtre de l’Odéon, jusqu’au 23 décembre, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Durée : 2 heures.

Photo Ruth Waltz

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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