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Critiques / Théâtre

Le Projet Théramène

par Corinne Denailles

Un vaisseau très spécial

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Après le très déjanté et joyeux spectacle No way Veronica, Jean Boillot nous emmène dans un voyage étrange au pays de la mémoire avec pour guide François Clavier. Au départ il y a le désir de faire entendre un fragment de Phèdre à travers le récit de Théramène, associé, de manière implicite, aux réflexions suscitées par la lecture des ouvrages d’Olivia Rosenthal traitant de la maladie d’Alzheimer et de Yates sur l’art de la mémoire et les processus d’associations d’idées. Le spectacle repose sur un principe original qui consiste à mettre le spectateur dans une relation de grande intimité avec le comédien, comme si les mots lui étaient chuchotés à l’oreille, comme s’il partageait l’espace mental du personnage. La voix sonorisée subit des transformations électro-acoustiques qui créent des effets de zoom avant et arrière, modulant le rapport de l’acteur au monde extérieur qui surgit par bouffées. La sonnerie d’un téléphone dans le lointain, le bruit du passage de voitures, des sons familiers que le personnage ne semble pas repérer comme tels.

Le personnage pourrait être Théramène ou bien un comédien à la recherche de sa mémoire perdue du texte de Racine. Quoi de plus primordial pour un acteur que sa mémoire ? Dans sa déambulation somnambulique et inquiète, il répète les mêmes phrases, les mêmes gestes comme pour enclencher le mécanisme défaillant. Cette voix qui parle par sa bouche comme malgré lui ne serait-elle pas celle de Théramène lui-même ? A travailler un rôle de trop près, le comédien pourrait s’être perdu de vue, se retrouver dépossédé de sa propre personnalité par le personnage qui aurait pris sa place. Ainsi, mentalement, l’acteur serait en train d’errer à la recherche de lui-même avec pour seul fil d’Ariane pour le relier à la vie, les mots de Racine. En fait, le corps de ce personnage transparent qui s’agite sous nos yeux n’existe pas. Nous croyons voir un acteur alors que nous avons pénétré à l’intérieur de son espace mental figuré par un beau dispositif géométrique et arachnéen (création de Laurence Villerot), fait de fils blancs (d’Ariane ?), qui évoque un espace abstrait. Du fond de sa grotte mentale, il tâtonne pour tenter de reconstruire le réel qui lui a échappé. Le travail électro-acoustique, qui joue un rôle interactif, est un moteur décisif dans les réactions et l’évolution du personnage, mais aussi dans la perception qu’en a le spectateur.
Il s’agit là d’un travail expérimental passionnant, pas de ceux qui vous laisse sur le seuil, incrédule, mais de ceux qui vous embarquent dans une dimension inconnue, sans qu’on sache comment ni à quel moment on est monté à bord. L’aventure rappelle à certains égards celle de L’Invention de Morel de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casarès. Aux commandes de ce vaisseau très spécial, un trio d’inventeurs fous, Jean Boillot à la mise en scène, David Jisse aux manœuvres électro-acoustiques et François Clavier à la console du jeu.

Le Projet Théramène, textes de Racine et Olivia Rosenthal, mise en scène Jean Boillot, mise en son David Jisse/Camille Lezer, avec François Clavier, scénographie et costume, Laurence Villerot. Au TAP à Poitiers du 3 au 5 mai 2010 à 19h30. tel : 05 49 39 29 29. Durée : 1 heure.

www.tap-poitiers.com

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