Opéra de Flandres/Vlaamse Opera – Anvers et Gand jusqu’au 2 juin 2012
Le Duc d’Albe de Gaetano Donizetti complété par Giorgio Battistelli
Naissance tardive d’un chef d’œuvre à deux têtes
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- 14 mai 2012
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- Opéra & Classique
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Evénement insolite à l’Opéra de Flandre : la création mondiale d’un opéra composé il y a près de 180 ans. Le Duc d’Albe, commande de l’Opéra de Paris à Gaetano Donizetti (1797-1848) dont il ne composa que les deux premiers actes en version française, vient enfin d’être complété et porté sur scène.
Aviel Cahn, directeur du Vlaamse Opera/Opéra de Flandre, poursuit sa quête d’authenticité et d’édition originale. Après La Forza del Destino de Verdi dans sa version première de Saint Petersburg – pratiquement jamais jouée – (voir WT du 13 février 2012), il s’est donc attaché à la véritable naissance de cette œuvre à la fois puissante et singulière, tombée dans l’oubli. Pour lui redonner forme et la mettre en accord avec notre monde il a fait appel à un compositeur d’aujourd’hui, italien comme son aîné, épris comme lui du langage théâtral de la musique : Giorgio Battistelli. A lui de jouer à l’architecte, de reprendre le monument inachevé d’Hélène – la Jeanne d’Arc des Flandres comme la désignait Donizetti - et d’en bâtir les pans manquants. Sans en changer les matériaux et instruments de base.
Rangé dans un tiroir
Notamment le livret d’Eugène Scribe et Charles Duveyrier. Ceux-ci l’avaient adressé à Donizetti qui, dans un premier temps ne s’y intéressa guère. Jusqu’à ce que tombe la commande de l’Opéra de Paris. Donizetti s’y attela donc mais assez vite abandonna son projet. Pour certains il y aurait eu censure par rapport au sujet – un peuple en révolte contre son occupant – pour d’autres il s’agirait du refus de Rosine Stolz, la prima donna imposée par le nouveau directeur de la grande boutique lyrique parisienne de chanter un rôle d’héroïne trop virile dont elle ne possédait pas la voix… En réponse Donizetti rangea le début de son Duc d’Albe dans un tiroir et, avec un sourire en coin qu’on imagine, lui composa La Favorite.
Après la mort de Donizetti, son élève Matteo Salvi confectionna une suite et fin de ce Duc resté en rade, dans une traduction italienne. Mais la v.o. en langue française resta dans son tiroir jusqu’à ce connaître enfin, de nos jours, une création inédite où Donizetti se fait épauler par Battistelli, 59 ans, auteur notamment d’une palette variée d’opéras - La Prova d’Orchestra, Impressions d’Afrique, Divorce à l’Italienne, Richard III – (voir WT des 3 octobre 2008 et 23 septembre 2009).
Héroïque et tragique
Voici donc l’héroïque et tragique saga du peuple de Flandres en révolte contre le joug de l’Espagne, son oppresseur dans les années 1560. A sa tête, Hélène, fille du comte d’Egmont assassiné sur l’ordre du Duc d’Albe, le tyran sanguinaire qui règne sur le pays. Ce père martyr devra être vengé. Plusieurs thèmes s’entrecroisent : l’organisation de la résistance conduite par Hélène et le brasseur de bière Daniel, l’amour d’Hélène pour Henri de Bruges qui soutient son combat, la découverte de la filiation de celui-ci avec le duc et sa soudaine conscience filiale à l’égard du tyran. Et, pour celui-ci, l’homme haï de tous, la révélation de l’amour paternel, le besoin pathétique de se faire appeler père… Par un retournement de situation aussi brutal qu’inattendu, la fin tombe, tranchante et désespérée. Une conclusion qui n’était pas dans les coutumes du temps, pas plus que ne l’était alors le portrait d’une femme de tête, agissante.
Politique et amour
Opéra de politique et d’amour à l’étrange destinée ! Où Scribe, en 1838, parle des Belges alors que la Belgique fut créée, inventée, à peine huit ans plus tôt ! Les deux premiers actes sont complets, denses et dur, où s’insère notamment un sublime duo d’amour entre Hélène et Henri de Bruges. Le troisième ne contient que des indications sur les lignes vocales, le quatrième est absent. Battistelli remplit les blancs laissés par Donizetti dans le troisième acte par une musique qui semble couler en descendance directe, toujours romantique mais plus claire et plus aérée, une musique qui respire et qui déjà, ici et là, aspire à une autre forme. Battistelli prend ses marques sur les pointe des portées jusqu’à baigner l’acte III dans les sonorités de son propre langage, hérité de Berg et de Debussy, offrant au rôle titre et à son fils retrouvé, une extraordinaire confrontation musicale et dramatique
« Io voglio affetti non battaglie in scena » - « Je veux des sentiments et non des batailles sur scène », tel était le vœu de Donizetti. Mais le metteur en scène Carlos Wagner et Alfons Flores son décorateur, prennent davantage le parti du peuple, sa souffrance et ses actes de résistance et optent pour une vision plus martiale. Ils nous plongent dans les années quarante du siècle suivant celui de Donizetti avec, dans les glacis des lumières de Fabrice Kebour, sa soldatesque fasciste en silhouettes géantes casquées, ses despotes régnant sur des passerelles surélevées, son peuple massacré et ses résistants combattants dans l’ombre des caveaux. Des images qui frappent comme des soufflets, une direction d’acteurs fouillée qui fait monter la tension.
De feu et de fer
Le baryton roumain George Petean s’investit jusqu’au vertige dans le personnage du duc, la voix ample et charnue d’une homogénéité sans faille dans les aigus de rage comme dans les graves d’émotion, le jeu halluciné passant de l’arrogance au tragique avec la même force. Ismael Jordi, ténor espagnol, séduit par la clarté de son timbre et par la flamme juvénile de sa présence. La longiligne soprano suisse Rachel Harnisch, dans le costume androgyne que lui a confectionné le couturier flamand Vandevorst, incarne une Hélène de feu et de fer, Jeanne d’Arc vengeresse jusqu’à la sécheresse. Les rôles secondaires, Igor Bakan, chaleureux brasseur, Vladimir Baykov, Gijs Van der Linden, Stephan Adriaens sont de bonne tenue.
Paolo Carignani pousse l’Orchestre symphonique du Vlaamse Opera dans l’exaltation d’un romantisme flamboyant. Avec ses interprètes chauffés comme des braises, son chœur superbe, ce Duc d’Albe enfin né, slalome sur l’émotion.
Le Duc d’Albe de Gaetano Donizetti, version française originale complétée par Giorgio Battistelli, orchestre symphonique et chœurs de Vlaamse Opera/Opéra de Flandres, direction Paolo Carignani, chef des chœurs Yannis Pouspourikas, mise en scène Carlos Wagner, décors Alfons Flores, costumes A.F. Vandevorst, lumières Fabrice Kebour ; Avec Rachel Harnisch, Ismael Jordi (en alternance avec Alexei Kudrya), George Petean, Vladimir Baykov, Igor Bakan, Gijs Van der Linden, Stephan Adriaens .
Vlaamse Opera/Opéra de Flandre :
à Anvers, les 6, 9, 11, 18 mai à 19h30, le 13 à 15h
à Gand les 25, 29, 31 mai à 19h30, les 27 mai et 2 juin à 15h.
Photos Annemie Augustijns





