Benamor de Pablo Luna au MusikTheater an der Wien jusqu’au 5 février

La zarzuela fait une entrée triomphale dans la Vienne musicale

Quand Christof Loy poursuit avec grand succès son entreprise internationale de défense de la zarzuela.

La zarzuela fait une entrée triomphale dans la Vienne musicale

LA ZARZUELA BENAMOR EST INHABITUELLE au genre de cet opéra-comique espagnol qu’est la zarzuela. Et ce, à l’inverse de l’archétypal El barberillo de Lavapiés de Francisco Barbieri que Christof Loy avait également donné récemment à Bâle. L’œuvre avait été créée avec un bon accueil en 1923 au Théâtre de la Zarzuela de Madrid, pour ensuite disparaître des affiches (et des enregistrements) puis être enfin recréée en 2021 (presque cent ans plus tard) en ce même théâtre.

L’ouvrage est signé Pablo Luna (1879-1942), un compositeur lyrique dont les succès en son temps atteindront même la Grande-Bretagne, et qui s’était singularisé par des thèmes exotiques, à l’heure où nombre de zarzuelas plantaient leur action sous des traits autochtones madrilènes ou régionalistes. Benamor se place ainsi dans un Ispahan tiré des Mille et une nuits, au XVIe siècle, avec cependant intervention d’un gentilhomme espagnol. Un sujet déjà inhabituel, mais auquel s’ajoute une trame elle aussi inaccoutumée : les deux héros de la fable, un sultan et sa sœur la princesse, se révéleront être le premier une fille et la seconde un garçon ! Transgenre avant la lettre (et le contraire en quelque sorte des bons et conventionnels sentiments de l’opérette viennoise). D’où de piquants quiproquos, en particulier auprès des trois prétendants de Benamor, la prétendue princesse.

La musique se veut en situation, avec des beaux airs (dont le célèbre « País de sol »), duos, trios et ensembles, entrecoupés de force chœurs et passages dansés, à travers une orchestration fouillée. L’inspiration musicale, pour cet ouvrage modestement qualifié opereta (déjà signe de la décadence du genre de la zarzuela dans ces années 1920), n’atteint toutefois pas toujours le sublime auquel nous ont habitué les contemporains Federico Moreno Torroba et Amadeo Vives, ou Pablo Luna lui-même par ailleurs. On relève cependant, en sus du bel air précité, une magnifique page symphonique, Danse du feu (Danza del fuego), qui ne pâlit pas face à celle de Manuel de Falla (dans L’Amour sorcier).

Subversif

Il serait pourtant difficile de la qualifier, musicalement, de chef-d’œuvre du genre. On s’explique ainsi mal le choix de Christof Loy, qui a fondé une compagnie de zarzuela (pour la promotion internationale du genre de la zarzuela) avec laquelle il offre Benamor. Si ce n’est que l’explication vient de sa mise en mise en scène : avec au final deux couples homosexuels, de deux garçons et de deux femmes, en l’honneur et à la gloire de ce sujet que le metteur en scène allemand qualifie de « subversif ».

Au MusikTheater an der Wien, l’équivalent viennois de ce qu’est l’Opéra-Comique parisien, la mise en scène n’en est pas moins très significative de l’action. Loy a renoncé à un décorum orientaliste, sauf de manière allusive, alors que les costumes et maquillages mêlent références d’époque et d’aujourd’hui. Le mouvement général participe pleinement, avec les passages ardemment dansés qui se doivent (chorégraphie de Javier Pérez). Et tous les participants de se fondre avec conviction dans les péripéties de la trame. Parlante réalisation !

Il est vrai que les interprètes ne sont pas en manque de tempérament, en sus d’une belle tenue vocale. La soprano Marina Monzó est une (un) Benamor d’un lyrisme de grande facture. Alors que le haute-contre Federico Fiorio est une (un) Darío, le sultan, aux mélopées délicates, dont le chant ambigu convient au personnage (dévolu initialement à une soprano). Le baryton David Oller figure pour sa part le « caballero » espagnol Juan de León d’un phrasé éclatant. Et les seconds rôles sont tout aussi bien campés. L’Arnold Schoenberg Chor intervient en juste situation (qui plus est avec une excellente prononciation espagnole). L’orchestre ORF Radio-Symphonieorchester Wien sertit le chant de timbres scintillants. L’ensemble est alors bien enlevé, grâce à la direction des plus efficaces de la baguette de José Miguel Pérez-Sierra (par ailleurs, directeur musical du Teatro de la Zarzuela de Madrid). Et le public qui remplit jusqu’au dernier strapontin, de recevoir le spectacle par un triomphe mérité. Quand la zarzuela conquiert la très musicale capitale d’Autriche…

Illustrations : Monika Rittershaus

Pablo Luna : Benamor. Avec Marina Monzó (Benamor), Federico Fiorio (Darío), David Oller (Juan de León), etc. Arnold Schoenberg Chor, ORF Radio-Symphonieorchester Wien, dir. José Miguel Pérez-Sierra. Mise en scène : Christof Loy. MusikTheater an der Wien, 23 janvier 2026 (première). Prochaines représentations : 25, 27, 29 janvier, 1er, 3 et 5 février 2026.

A propos de l'auteur
Pierre-René Serna
Pierre-René Serna

Journaliste et musicographe, Pierre-René Serna entretient plusieurs activités paramusicales (organisation de colloques, rédaction de programmes de concerts et d’opéras, conférences, production d’émissions radiophoniques) et collabore à différents...

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