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Critiques / Théâtre

La reprise : histoire(s) du théâtre I de Milo Rau

par Corinne Denailles

Du théâtre performatif

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Milo Rau, la quarantaine, dramaturge et journaliste suisse très prolifique (une cinquantaine d’œuvres diverses à son actif), élève de Pierre Bourdieu, dirige le NTGent (le théâtre national de Gand, en Belgique). Son théâtre s’interroge sur les modes de représentation de la violence sur scène. Son Manifeste de Gand, à la manière du Dogme du réalisateur danois Lars von Trier, énonce un cahier des charges qui, par exemple, exige que les éléments de scénographie tiennent dans une voiture, la présence conjointe de comédiens amateurs et professionnels, interdit de mettre en scène des classiques pour libérer le théâtre de la routine, exige que plusieurs soient parlées dans les spectacles. Volontiers provocateur, il fabrique un théâtre performatif faussement documentaire à l’ombre tutélaire et ironique des frères Dardenne. Il s’est intéressé à la mort du couple Ceausescu (The Last Days of the Ceausescus,2009), au génocide au Rwanda (Hate radio,2011), au tueur norvégien de l’île d’Utoya (Breivik´s Statement, 2012), aux Pussy Riot (The Moscow Trials, 2013, censuré en Russie), à la guerre au Congo (The Congo Tribunal,2015 ), à l’affaire Dutroux (Five easy pieces, 2016) qui fit scandale, au meurtre homophobe commis à Liège en 2012 (La reprise : histoire(s) du théâtre I, 2018).

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La reprise : histoire(s) du théâtre I reprend le terrible meurtre homophone qui a eu lieu à Liège en 2012. Sur un écran est projetée la reconstitution du fait divers jouée par les acteurs sur le plateau avec un léger décalage. A la sortie d’une boîte gay, Ihsane Jarfi lie conversation avec des gars dans une voiture ; il leur propose d’aller dans une boîte où ils pourront s’amuser. Au cours du trajet, le jeune homme insinue qu’il serait gay. Le type à côté de lui commence à l’injurier, à le taper, le passager à l’avant s’y met aussi, ils s’arrêtent, le jettent dans un fossé, le déshabillent et urine sur lui. La violence à l’état pur, insoutenable. Durant tout le trajet en voiture, alors qu’on connaît l’issue, on ne peut s’empêcher d’espérer que le cours des choses se modifiera, que l’absurde inéluctable conclusion sera abolie avec la question lancinante associée : pourquoi cette violence ? Ainsi, que voit-on vraiment de ce fait divers puisque tout est vu du point de vue de témoignages recueillis ? Une véritable enquête préalable a été menée auprès des proches de la victime et même auprès de l’assassin en prison.
Milo Rau a donc réuni des acteurs professionnels et des amateurs. Les comédiens Tom Adjibi, Sarah De Bosschere, Sébastien Foucault et Johan Leysen, et Suzy Coco, jeune retraitée qui fait du théâtre amateur, Fabian Leenders, ancien maçon, magasinier, compositeur de musique électronique, comédien amateur. Au début du spectacle, Johan Leysen entre en scène et d’emblée questionne : « Comment entrer en scène ? », « Et à quel moment l’acteur devient-il un personnage ? » Il convoque Hamlet et le spectre paternel. Le comédien déclenche le rire du public. On enchaîne sans transition avec une scène de casting où les candidats doivent répondre à des questions intimes : « Tu peux pleurer ? Tu es capable de jouer nue ? Tu peux me frapper ? » Jusque-là le spectateur s’amuse et puis, sans transition, Johan Leysen et Suzy Cocco, tous deux nus, serrés l’un contre l’autre ; elle rejoue l’angoisse ressentie par la mère sans nouvelles de son fils, le soir de son anniversaire. Il raconte avoir demandé si son fils était conscient lorsqu’il fut laissé mourant sous la pluie lors de cette nuit tragique. Car il s’agit bien de tragédie. Mais aussi de non-assistance à personne en danger ; comme le dit cette séquence radicale répétée deux fois au début et à la fin du spectacle, où un comédien se tient la corde au cou ; il menace de se pendre pour voir si un spectateur viendrait sauver le personnage, l’acteur. Une référence à Wajdi Mouawad qui s’interroge sur la nature de l’acte le plus radical imaginable sur une scène.
Il y a l’événement, sa chronologie et surtout ses marges, ce qui déborde l’enquête et renseigne mieux qu’un procès-verbal. Reconstitution fausse par nature puisque rapportée mais plus vraie qu’un récit factuel. Le spectacle est une interrogation sur les rapports entre réalité et fait divers et les modes de représentation opératoires. Une démarche intellectuelle et artistique passionnante mais qui transforme l’acte théâtral en laboratoire de recherche mettant à distance toute la violence au cœur du projet.

La reprise : histoire(s) du théâtre I, conception et mise en scène Milo Rau. Texte Milo Rau et les interprètes. Avec Tom Adjibi, Sara de Bosschere, Suzy Coco, Sébastien Foucault, Fabien Leenders, Johan Leysen. Au théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 5 octobre 2018 dans le cadre du Festival d’automne. Résa : 01 46 14 70 00.

Les 9, 10, 11 janvier 2019 à Nantes, Le Lieu unique.

© Hubert Amiel

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