Boris Godounov de Moussorgski à Lyon le 17 octobre
La musique ou la scénographie ?
Un nouveau Boris Godounov réunit qualité de la direction musicale et de la prestation vocale, et clarté de la transposition de l’action à notre époque.
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- 19 octobre
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L’OPÉRA NATIONAL DE LYON présente Boris Godounov dans la version originale de 1869 avec une petite variation : Vasily Barkhatov, le directeur musical, a situé la plainte de l’Innocent à la fin de l’œuvre et non pas lors du passage de Boris devant la cathédrale de Saint-Basile, sous prétexte que le propre compositeur l’avait déjà fait lors de réécritures ultérieures de l’œuvre. Cette version, plus réduite que celles, nombreuses, qui ont suivi, nous prive de l’acte polonais et donc du dialogue entre Marina la princesse polonaise et Grigory le faux Dmitry, interprété ici par Mihalis Čulpajevs, probablement la plus belle voix de la soirée, dans un rôle hélas trop écourté.
Dans la fosse, le chef dirige chœurs et orchestre de main de maître. Il donne toute l’ampleur musicale possible lors des splendides moments de l’intronisation du nouveau Tsar, et il traite tout en nuances les scènes de famille. Il garde une certaine légèreté, voire de frivolité, implicitement contenues dans le chapitre de l’opéra qui se déroule près de la Lituanie, où entrent en scène des popes alcoolisés, des policiers illettrés et une serviable aubergiste. Il traite finalement le dramatisme des dernières scènes, moment crucial de la soirée, avec sérénité et sobriété, sans allonger les tempos, et en contrôlant les volumes.
La mise en scène de Vasily Barkhatov, transportée à l’époque actuelle, a tenté d’amenuiser l’austérité de la version proposée, centrée principalement sur les inquiétudes du personnage du Tsar. D’un côté, elle maintient un brouhaha visuel en gardant sur scène le peuple en arrière-plan pendant la totalité de la première moitié du spectacle. D’un autre côté, elle demande, non sans malice, au scénographe Zinovy Margolin de transformer l’appartement privé de Boris dans le Kremlin ainsi que les locaux du Parlement (la Douma) en une aire de jeux pour enfants king size avec ses indispensables toboggans et bacs à sable. Du point de vue dramatique elle fait vivre parfaitement chacun des multiples artistes sur scène et sait coordonner les relations entre les personnages, proposant au total une vision équilibrée de l’ouvrage, qui contribue efficacement à la bonne compréhension de l’histoire.
L’Empire, quel intérêt ?
Saluons tout d’abord la performance des chœurs (préparés par Benedict Kearns) ainsi que les élèves de la Maîtrise (Clément Brun) pour leur interprétation homogène et continue alors qu’ils avaient souvent un médiocre contact visuel les uns par rapport aux autres. Lors de l’acte central, il est désespérant de voir Boris (Dmitry Ulyanov) tenter de faire comprendre à son fils Féodor (Iurii Lushevich), totalement désintéressé, la grandeur de son Empire et les problèmes que pose cette grandeur : l’effet dramatique est remarquable et on aurait pu penser que le désintérêt du fils (extrêmement bien joué par l’acteur) avait même porté atteinte au travail du chanteur, son père, sur scène. C’est lors de l’acte final à la Douma, au moment qui précède la mort de Boris, que Dmitry Ulyanov dévoile par son travail vocal la grandeur du personnage : il varie les couleurs, affine les fins de phrase sans allongements innécessaires ni rubatos abrupts, emprunte un timbre certes pathétique mais contenu, majestueux en somme. Ce travail finement exécuté arrive même à rendre un caractère grave, sérieux, aux locaux du Parlement russe que le scénographe a tenté de leur enlever par ordre du metteur en scène.
Une ovation longue et méritée a salué le travail de Filip Varik (l’Innocent). Le public a aussi ovationné Pimène (Maxim Kuzmin-Karavsev) et Varlaam (David Leigh), ainsi que celui le prince Chouiski (Sergey Polyakov), tout à la fois pour leurs performances vocales et dramatiques : l’interprétation de David Leigh est légendaire. Les autres artistes à l’affiche tiennent parfaitement leurs rôles, tant Eva Langeland Gjerde, impertinente Xenia, que Dora Jana Klariċ la nourrice, qui se montre discrète et efficace. Alexander de Jong joue un boyard apparemment fidèle, Jenny Anne Flory est la sympathique aubergiste. Hugo Santos (Nikititch), Paolo Supenengo (Mitioukha), Tigran Guiragosyan (un boyard) complètent la distribution avec panache.
Illustration : photographie Jean-Louis Fernandez
Moussorgski : Boris Godounov. Production de l’Opéra national de Lyon, en coproduction avec le Théâtre de La Monnaie de Bruxelles et le Festival d’Abu Dhabi. Avec Dmitry Ulyanov, Iurii Lushevich, Eva Langeland Gjerde, Dora Jana Klariċ, Sergey Polyakov, Alexander de Jong, Mihalis Čulpajevs, Maxim Kuzmin-Karavsev, David Leigh, Filip Varik, Jenny Anne Flory, Hugo Santos, Paolo Supenengo, Tigran Guiragosyan. Mise en scène : Vasily Barkhatov ; scénographie : Zinovy Margolin ; costumes : Olga Shaishmelashvill ; lumières Alexander Sivaev. Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon, dir. Vitali Alekseenok. Opéra de Lyon, 17 octobre 2025. Représentations suivantes : 19, 21, 23, 25 octobre.



