Paris, Petit-Hébertot jusqu’au 24 février 2014

La femme silencieuse de Monique Esther Rotenberg

Zweig et Lotte, exilés du monde

La femme silencieuse de Monique Esther Rotenberg

La femme silencieuse c’est Charlotte Altmann alias Lotte, la secrétaire que Stefan Zweig avait engagée à son arrivée à Londres où il s’est exilé en 1934 pour fuir l’Autriche et les bruits de bottes nazies. Lotte l’assistera dans la rédaction de sa brillante biographie de Marie Stuart. Outre ses talents littéraires, Zweig fut un très grand biographe et le traducteur entre autres de Baudelaire. À 52 ans, il épouse Lotte qui en a 25 et fin 1940 ils partent pour les USA, avant d’aller au Brésil où le couple se suicidera en 1942. Son autobiographie écrite au Brésil, Le Monde d’hier, est un témoignage intime et historique d’un humaniste désespéré dans un siècle désespérant. Il y a une fascination pour le monde de Zweig qui ne se dément pas. Certaines de ses nouvelles ("Vingt-quatre heures de la vie d’une femme", "Lettre d’une inconnue", "Le joueur d’échec", "La confusion des sentiments") ont fait l’objet de nombreuses adaptations au théâtre et au cinéma. Admirable analyste de l’âme humaine, il était ami avec Freud dont il prononcera l’oraison funèbre à Londres en 1939.

Point de rupture

C’est justement à ce court séjour à Londres que s’est intéressée l’auteur de La Femme silencieuse, Monique Esther Rotenberg. On pourra regretter qu’elle n’ait pas inclus cette période qui aurait permis d’évoquer les liens d’amitié et d’admiration qui unissaient les deux hommes. Mais c’est qu’elle a voulu centrer la pièce sur le court moment où la vie de Zweig bascule irrémédiablement. Il a fui Vienne, quitté sa femme, Frederike Maria von Wintermitz (campée par Corinne Jaber), pour s’exiler à Londres où il vient de recruter Lotte pour l’assister dans son travail, une toute jeune femme juive originaire de Silésie, traumatisée par le sort de sa famille, interprétée avec beaucoup de sensibilité par Olivia Algazi qui joue avec finesse sa partition plus mystérieuse que silencieuse. Cette longue fille brune à l’air triste et fragile est tétanisée de timidité et d’admiration, effarouchée par le tempérament en ébullition d’un Zweig crépusculaire, désespéré et terriblement seul auquel Pierre-Arnaud Juin donne une présence très terrienne. Les deux femmes symbolisent cette rupture dans la vie de Zweig, consommée par le choix d’un exil sans avenir. Il y a un bel équilibre des forces et des personnalités dans la distribution entre l’épouse, bourgeoise habituée à régenter la vie de son mari et qui fait semblant de maîtriser la situation, la jeune secrétaire effacée qui laisse transparaître un caractère passionné, fidèle évocation du modèle, et au centre, Zweig, tout occupé de lui-même, blessé, ressassant sa rogue et vitupérant contre le monde, tel un certain Thomas Bernhard.

Le portrait qu’en fait l’auteur souligne un peu trop la vanité d’un artiste bourgeois qui aimait à fréquenter les salons, son égoïsme et son comportement de victime au détriment de la profondeur de sa pensée. Son suicide est le signe d’un esprit entier, en révolte contre toute forme de totalitarisme et qui paiera de sa personne. Zweig était un véritable humaniste (ses dernières lectures étaient consacrées à Montaigne), un européen convaincu qui cherchait à mettre sa vie en accord avec ses idées. Ce spectacle intimiste, mis en scène par Pascal Elso, non seulement jette une lumière intéressante sur cette période de la vie de l’écrivain, sur son intransigeance politique et morale, mais offre un point de vue original sur l’homme à travers le regard de la femme silencieuse.

La Femme silencieuse de Monique Esther Rotenberg, mise en scène par Pascal Elso. Décor, Bernard Fau et Corinne Julien. Lumières : Franck Thevenon. Costumes : Caroline Martel. Son : Karim Lekehal. Avec Olivia Algazi, Corinne Jaber et Pierre-Arnaud Juin. Au Théâtre du Petit Hébertot jusqu’au 24 février 2014, du mercredi au samedi à 20h et le dimanche à 15h. Tel : 01 42 93 13 04.

www.petithebertot.fr

Photo Xavier Lahache

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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2 Messages

  • La femme silencieuse de Monique Esther Rotenberg 19 juin 2012 12:21, par TCHETERIAN

    Bonjour,

    Je souhaiterais commander le texte de la femme silencieuse.

    Merci de me dire où je pourrais le trouver.

    Avec mes salutations les meilleures

    C.Tchétérian

    Répondre au message

  • La femme silencieuse de Monique Esther Rotenberg 12 janvier 2014 11:35, par Eve

    Nous l’avons acheté à la sortie du théâtre...

    Répondre au message

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