La République du bonheur de Martin Crimp

Une critique implacable et désespéremment drôle

La République du bonheur de Martin Crimp

Ça commence par une sorte de prologue en forme de scène de théâtre de boulevard, seul moment structuré comme une scène de théâtre classique. Une soirée de Noël qui vire au jeu de massacre avec l’entrée fracassante de l’oncle Bob qui assène leurs quatre vérités à chacun, non pas en son nom propre, mais au nom de sa compagne Madeleine restée dans la voiture mais qui ne tarde pas à faire irruption. Ce qui frappe, c’est la passivité avec laquelle les membres de la famille acceptent les insultes assénées et leur incapacité à vivre ensemble. A partir de là, tout semble se dérégler. Les personnages disparaissent au profit de la parole dont les comédiens sont les vecteurs, formant un choeur dont les participants ne seraient que les répliques de la même marionnette. En fait de bonheur et de démocratie, on assiste à un véritable cauchemar orwellien déguisé sous les couleurs pétantes d’une comédie musicale, tendance opéra rock, orchestrée et chorégraphiée.

Obsédés par notre développement personnel, individualistes et conformistes, nous ne sommes plus que les clones les uns des autres, anéantis par la mondialisation et la marchandisation des personnes et des biens. Crimp tire à vue sur nos pauvres revendications de libertés illusoires à deux sous distillées en cinq tableaux (qui rappellent certaines thématiques de la presse féminine et la profusion d’ouvrages incitant à devenir soi-même) : la liberté d’écrire le scénario de ma propre vie (séquence au cours de laquelle Pierre Maillet fait un numéro très drôle avec son interprétation de Space oddity de David Bowie, chanson qu’il avait initialement écrite pour 2001, odyssée de l’espace) ; la liberté d’écarter les jambes (ça n’a rien de politique) ; la liberté de faire l’expérience d’un horrible trauma ; la liberté de tourner la page et de passer à autre chose ; la liberté d’avoir l’air bien + vivre pour toujours. Et en guise de devise générale "ça n’a rien de politique" et "c’est ma vie, ça ne vous regarde pas".

La dernière séquence, un peu mystérieuse, ramène sur scène le couple improbable formé par l’oncle Bob et son envahissante femme Madeleine. Il semblerait qu’ils aient rejoint un ailleurs improbable dans lequel Madeleine est plus que jamais une sorte de Big sister, représentante d’un pouvoir supérieur qui s’exprime par l’ordre itératif : "Embrasse Robbie, embrasse."
Crimp livre ici une critique féroce et désespérante dont l’humour noir est une arme redoutable que les metteurs en scène Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier manient avec jubilation dans un spectacle extravagant et tragique, remarquablement interprété, où ils donnent libre cours à une inventivité déjantée toujours parfaitement maîtrisée.

La République du bonheur de Martin Crimp, traduction Philippe Djian, mise en scène Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier, scénographie Yves Bernard, Lumières, Bruno Marsol, musique, Etienne Bonhomme, dramaturgie, Leslie Kaplan. Avec Katel Daunis, Claude Degliame, Marcial Di Fonzo Bo, Kathleen Dol, Frédérique Loliée, Pierre Maillet, Jean-François Perrier, Julie Teuf et les musiciens Etienne Bonhomme, Baptiste Germser, Antoine Kogut. Au théâtre national de Chaillot jusqu’au 30 novembre 2014, à 20h30 du mardi au samedi, 14h30 le samedi, 15h30 le dimanche. Tel : 01 53 65 30 00.
www.theatre-chaillot.fr

Texte aux éditions L’Arche

© Christophe Raynaud de Lage

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du...

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