Paris, Théâtre du Lucernaire jusqu’au 21 mai 2011

La Maison de Marguerite Duras

Marguerite, Jeanne et Tania

La Maison de Marguerite Duras

Jeanne Champagne est une amoureuse des mots. Formée par Antoine Vitez, elle a pris au pied de la lettre la formule « faire théâtre de tout » et en a fait l’essence même de sa pratique théâtrale. De Jules Vallès à Charles Juliet ou Annie Ernaux en passant par George Sand, elle a porté en scène la parole d’auteurs qui n’avaient rien à y faire et s’y sont trouvés comme chez eux, plus vivants que jamais. Elle sait donner chair à la langue et par elle seule donner accès à l’auteur.

Avec sa complice de toujours, la lumineuse Tania Torrens, elle nous offre cette fois les mots de Duras, et bien plus encore. Parce que Jeanne Champagne ne reste pas à la surface des choses, ses créations sont souvent le fruit d’un long et intime compagnonnage avec l’œuvre de l’auteur dont elle a choisi un angle d’exploration. Elle est entrée dans l’univers de Duras par la porte étroite du livre Ecrire (2009), magnifique opuscule sur l’acte d’écrire mais au premier abord réfractaire à la scène, car comment transmettre cette exercice solitaire mystérieux ? Entrée en matière exigeante mais indispensable selon la metteure en scène. Il y a eu ensuite Eden cinéma (2010), l’adaptation que Duras a fait de son roman le plus autobiographique Un barrage contre le Pacifique avec, entre autres, Agathe Molière et Tania Torrens. Actuellement on peut voir le troisième volet de cette traversée de l’œuvre, La Maison, quelques pages extraites de La vie matérielle. Ces pages ont un statut particulier, à mi-chemin entre l’oral et l’écrit, dans une écriture que l’écrivain qualifie de « flottante », comme on le dirait de l’écoute, dans une sorte de détente de l’esprit et du corps qui se laisseraient aller à une rêverie très éveillée. Une sorte de monologue intérieur en forme de conversation intime avec le lecteur.

Tania Torrens nous invite dans la cuisine de l’écrivain, dans la grande maison de Neauphle-le-château. Sur la grande table, ustensiles de cuisine, légumes, un vieux poste de radio, un verre de vin, la vieille machine à écrire, et puis un exemplaire de La Sorcière de Michelet, un livre qui a bouleversé Duras et ne l’a jamais quittée. Tout en épluchant les légumes pour la soupe, Tania Torrens nous regarde par-dessus ses lunettes, l’œil rieur, et commente le plaisir et la nécessité de faire la cuisine pour les autres. Au-delà, elle nous entraîne dans une réflexion sur le statut symbolique de la maison que la femme s’emploie à transformer en foyer idéal. Et forcément, on en vient à l’homme qu’elle habille pour l’hiver avec un humour teinté de tendresse ironique : « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n’est pas possible, on ne peut pas les supporter. » Explorée sous toutes les coutures, la maison a beaucoup à dire sur son hôte. Pourtant, il ne faut pas imaginer des révélations sur la femme car même quand elle nous parle d’elle et de ses listes de courses, Duras n’est jamais dans la confession mais toujours dans la posture de l’écrivain.

Tania Torrens dit les mots de Duras sans chercher l’identification, elle restitue la petite musique de cette écriture singulière, raisonneuse et pourtant formidablement sensible et imagée. Sous le charme de la présence généreuse de la comédienne, on se laisse aller à dialoguer intérieurement avec Marguerite qui s’est invitée à la table de Tania, à l’initiative heureuse de Jeanne. Une évocation chaleureuse mise en scène dans le plus pur style durassien, où la simplicité apparente est la marque d’une grande exigence artistique.

La Maison de Marguerite Duras, extrait de La Vie matérielle. Mise en scène Jeanne Champagne, avec Tania Torrens. Scénographie Gérard Didier ; lumières Franck Thevenon, son, Bernard Vallery. Au théâtre du Lucernaire du mardi au samedi à 18h30 jusqu’au 21 mai 2011. Tel : 01 42 22 26 50. Durée : 1h15

Accueillie à Équinoxe, Scène Nationale de Châteauroux comme artiste associée, Jeanne Champagne y a créé ce projet autour de Marguerite Duras. Ecrire sera repris au Théâtre de l’Atalante à Paris à l’automne 2011 et Eden Cinéma sera repris à Paris en 2012.
Photo Lot

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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1 Message

  • La Maison de Marguerite Duras 28 janvier 2013 14:13, par ARTMOUR

    Bonjour, pourriez vous me comuniquer une adresse pour écrire à Mme Champagne ?
    Merci

    Répondre au message

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