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Critiques / Théâtre

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

par Corinne Denailles

Une passion en terre d’Islande

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Helga était l’amour de sa vie et pourtant il a résisté jusqu’au bout à la passion qui n’a jamais cessé de le brûler. Maintenant au terme de son existence, le vieil Islandais répond enfin à la lettre que Helga lui avait envoyé il y a bien longtemps. Dans cette lettre testamentaire il ne parle que d’amour ; autant de l’érotisme des corps que de l’attachement organique à sa terre d’Islande, à l’origine de son malheur en quelque sorte. Marié à une femme devenue stérile, Bjarni Gíslason, le contrôleur de fourrage, s’éprend de la jeune Helga, et laisse éclater son désir le jour où le voyant palper une brebis pour juger de sa tendreté, elle lui lance qu’il est un expert palpeur, pour en rougir aussitôt. Mais lui n’a pas rougi. Sourds à la rumeur et aux ragots du village, d’étreinte en étreinte, ils se livrent tout entier à leur passion dévorante, animale jusqu’à ce que s’allume dans le ventre de l’amante la petite étincelle de vie qu’il avait tellement désirée. Et c’est ici que le dilemme se noue. Helga veut partir à Reyjkjavík avec l’enfant mais lui ne peut se résoudre à quitter sa lande. L’acuité de sa souffrance n’y fera rien ; il verra grandir sa fille de loin. Lucide, il a vite compris le piège de la ville, l’enfermement, les boulots harassants etc. Le renoncement douloureux de Bjarni renvoie à tous ceux qui, moins perspicaces, se sont laissés prendre au mirage d’une vie urbaine meilleure que dans leur campagne mais dit aussi l’attachement viscéral et vital à sa terre sauvage et volcanique, à l’image même de son amour pour Helga au point qu’il associe les reliefs du paysage au corps de l’aimée, particulièrement ce coin secret où couché entre deux protubérances, il se rêve au creux des mamelons de sa belle. La langue de l’écrivain islandais Bergsveinn Birgisson est charnelle, crue, voire grivoise, âpre, généreuse, violente et douce à la fois. C’est une longue plainte incantatoire et éruptive que porte admirablement Roland Depauw. Son physique terrien, rustique, sa barbe blanche fournie, sa voix profonde, ses déplacements mesurés et lourds disent bien à la fois sa lassitude de vieil homme et la nature profondément paysanne du personnage qui a pourtant été un homme passionné au-delà de toute raison.

La mise en scène de Claude Bonin est d’une grande créativité ; il évite l’écueil de l’image d’Epinal du terroir pittoresque, alliant la belle scénographie de Cynthia Lhopitalier à l’univers sonore créé par Nicolas Perrin. La scène est coupée en deux par une sorte de paravent de planches de bois à claire-voie ; À l’avant-scène, éclairée par des lumières chaudes qui jouent des contre-jours, une roue de tracteur, des balles de laine de moutons, une bassine, l’univers quotidien de Bjarni. Quand peu à peu les planches tombent bruyamment sur le sol, cela ouvre un nouvel espace de jeu et on découvre dans la profondeur du plateau des images projetées à la frontière de l’abstraction qui évoquent l’animation nocturne d’une grande ville, ou bien des roches, de l’eau, du mouvement et quand il neige sur Reyjkjavík on croirait une pluie de plumes. La composition sonore travaille avec bonheur l’idée de minéralité brute mais aussi de nature douce ; le chant des oiseaux se conjugue avec les sonorités qui jaillissent des instruments, réverbérées et amplifiées, qui semblent se déployer au-delà des murs du théâtre, ou résonnent dans les profondeurs d’une grotte mentale. Accroupi en bord de scène, le musicien obtient de doux craquements du frottement de deux pierres, plus loin, son archet glissant sur des tubes métalliques tire des plaintes modulées à l’infini. Le travail de Nicolas Perrin est de haute volée mais le volume sonore lutte parfois avec la voix ; on aurait aimé que le son se taise plus souvent au bénéfice du rythme du spectacle et surtout pour entendre la seule voix du comédien. Mais ce ne sont que des réserves mineures qui n’enlèvent rien à la puissance poétique et tellurique du spectacle.

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson , traduction, Catherine Eyjólfsson
mise en scène Claude Bonin. Scénographie Cynthia Lhopitalier ; décor, Alain Mériaux ; création sonore, Nicolas Perrin ; vidéaste, Valéry Faidherbe ; lumières, Vincent Houard. Avec Roland Depauw. Au théâtre de l’Epée de bois jusqu’au 22 décembre à 20h30.
Texte aux éditions Zulma
© B.Jacquard

Les 11 et 12 janvier au théâtre jean Daste, centre des bords de scène à Juvisy sur Orge

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