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Critiques / Opéra & Classique

La Force du Destin de Giuseppe Verdi

par Quentin Laurens

Anja Harteros, encore !

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La Force du Destin est donnée en cette fin de saison dans la mise en scène de Jean-Claude Auvray vue pour la première fois en 2011. La distribution, décevante il y a huit ans, convainc cette fois-ci, tirée vers le haut par une Anja Harteros bouleversante, une nouvelle fois… Fatalité divine, meurtres, vengeance et dévotion font la Force du destin.

On retrouve donc pour cette saison la mise en scène de Jean-Claude Auvray, créée en 2011, et réalisée ici par Stephen Taylor. Les accessoires et symboles garnissent la scène, point de décors grandioses ou d’effets scéniques spectaculaires, dans cette ambiance XIXe, en plein Risorgimento comme le rappelle le graffiti « VIVA V.E.R.D.I ». La scène d’ouverture montre la salle à manger cossue du marquis voué à son tragique sort ; plus tard, un drap tient lieu de grotte dans laquelle se terre Leonora. Auvray n’en oublie pas pour autant la prééminence divine, et cette force du destin, à l’image de la sacralité abbatiale ou du christ suspendu -qui vient casser l’absolue horizontalité des décors- puis allongé, contre lequel viendra mourir Don Carlo di Vargas, tué par son rival. On doit aux lumières de Laurent Castaingt de jolies images et des couleurs raffinées au gré des changements de tableaux.
Un parti-pris sans risque, au message clair, assez stylisé. Mais qui appelle l’épure devrait aussitôt penser un vrai jeu d’acteurs, au risque de virer au suranné, voire à l’ennui parfois. Caroline Alexander notait déjà il y a huit ans (WT n°3051) que « cette conception illustrée à l’ancienne va, hélas, jusqu’à l’antique manie de faire chanter les interprètes face au public, la main sur le cœur ou presque ».

Parfois imprécise, alourdie de beaucoup de manières, la direction de Nicola Luisotti déçoit. S’il signe une jolie sinfonia surprise -après le meurtre du marquis et non en ouverture-, le chef italien s’attache en particulier à faire sonner les cuivres et percussions plus que de raison, tranchant souvent avec les nuances du chant : éclatant diront les uns, ronflant les autres… Au rang des réussites, soulignons la ligne pure de la clarinette et la clarté du premier violon.
Les chœurs de l’Opéra national de Paris en grande forme, sous la direction de José Luis Basso, apportent une épaisseur à la puissance dramatique de l’œuvre.

Une nouvelle fois, Anja Harteros épate par sa justesse dans le rôle, sa délicatesse dans le chant, et son intelligence musicale. Bouleversante de bout en bout, elle illumine Bastille dans son « Pace, pace » déchirant ou dans la scène finale. Puissante mais vulnérable, déterminée mais brisée, la soprano allemande retranscrit les tourments de l’âme de Leonora en convoquant grâce, sensibilité et maîtrise technique. Comme dans Tosca il y a quelques semaines, le résultat est tout bonnement sublime. C’est Elena Stikhina qui aura la charge de prendre la suite de Harteros à compter du 22 juin.

On redoutait d’entendre de nouveau Željko Lučić après une prestation en demi-teinte en Scarpia le mois dernier, mais cette Force du Destin lui va mieux, à l’image d’un « Urna Fatale » bien tenu. Bien qu’un peu âgé pour faire un étudiant crédible, le baryton serbe présente une voix homogène et un timbre profond.
En Don Alvaro, Brian Jagde montre les qualités requises pour le rôle avec tous les atouts du jeune ténor héroïque. Son interprétation est touchante, l’Américain s’appuie sur une voix puissante, des aigus sonores et bien projetés, et un sens lyrique sincère. On regrette quelques fois qu’aux couleurs soit préférée la toute puissance de la voix… Mais n’est-ce pas ce que Bastille, ou le rôle appellent ?
Preziosilla est interprétée par Varduhi Abrahamyan dont les talents d’actrice complètent de jolies qualités vocales. Cette Preziosilla est décidée et joueuse, assurée dans son chant, grâce notamment à un medium solide. Elle réussit même à donner un « Rataplan » version défilé de mode frais et amusant.
Les seconds rôles sont bien exécutés, mentions spéciales pour Gabriele Viviani en Fra Melitone et Rafał Siwek en Padre Guardiano.

C’est bien au chant que l’on doit la réussite de cette Forza. Au bout du tunnel du destin brille Anja Harteros, quel merveilleux moment !

La Force du Destin de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Nicola Luisotti, chef des chœurs José Luis Basso, mise en scène Jean Claude Auvray, réalisée par Stephen Taylor, décors Alain Chambon, costumes Maria-Chiara Donato, lumières Laurent Castaingt, chorégraphie Terry John Bates.
Avec : Anja Harteros, Željko Lučić, Brian Jagde, Varduhi Abrahamyan, Carlo Cigni, Rafał Siwek, Gabriele Viviani, Majdouline Zerari, Rodolphe Briand, Lucio Prete, Laurent Laberdesque.
Opéra Bastille, les 6, 10, 13, 18, 22, 25 et 28 juin, les 2, 5 et 9 juillet à 19h.
08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 - www.operadeparis.fr

© Julien Benhamou

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