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Critiques / Théâtre

La Double Inconstance de Marivaux

par Corinne Denailles

Sombre comédie

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Inversion des rôles, masques, exercice du pouvoir, la plupart des pièces de Marivaux tournent autour de la question du sentiment amoureux, du Jeu de l’amour et du hasard à L’Epreuve en passant par La Dispute qui reprend le thème de La double inconstance sur un mode théorique. Au-delà de chercher à déterminer qui est le plus inconstant de l’homme ou de la femme comme c’est le cas dans La Dispute, La Double Inconstance interroge la nature et la versatilité du sentiment amoureux. Si on peut y voir un jeu de massacres amoureux comme le suggère le metteur en scène, Marivaux parle surtout ici du pouvoir que les riches peuvent exercer sur les pauvres sans l’ombre d’un scrupule, avec une inégalable cruauté.
Un prince a jeté son dévolu sur Sylvia, une charmante et jeune villageoise et s’est mis en tête de se l’approprier. Dès lors, l’entourage du prince aura pour mission de tendre un piège à la jeune fille et à son compagnon Arlequin pour servir la lubie du prince à force de manipulations et de mensonges. Tous les coups sont permis pour profiter de la jeunesse et du manque d’expérience de leurs proies. À la fin des fins, Sylvia vacille et se laisse séduire par un officier entrevu quelques fois, en vérité le prince qui, sous le masque d’un autre, a tissé sa toile. Arlequin, dindon de la farce, se retrouve marié à Flaminia, aussi intrigante et coquette qu’il est sans malice, et humilié sans le savoir par le prince qui n’est que condescendance à son égard. Il n’est pas sûr que les deux jeunes gens, revenus de leur vertige, aient beaucoup appris de la vie mais il est certain qu’ils se sont fait rouler comme il faut par les puissants de la région.
Peut-être parce que ce méchant jeu pourrait tenir de l’épreuve initiatique, Calvario a pensé à la fonction de la forêt shakespearienne. La scénographie délimite un espace clos à deux niveaux, fermé au second plan par un mur végétal percé de deux ouvertures par lesquelles surgissent les personnages de manière un peu déconcertante. La mise en scène joue beaucoup sur l’outrance, sur des décalages qui sonnent artificiels si bien qu’on perd l’esprit de finesse de Marivaux. Les costumes n’arrangent rien, caricaturaux, d’un 2e degré improbable, ils sont plutôt laids, excepté le costume d’Arlequin qui offre une belle déclinaison de la tenue traditionnelle. La pauvre Sylvia est attifée d’une invraisemblable superposition de méchants tissus qui ne ressemble à rien, même si on devine l’intention. Quant au prince, affublé d’une perruque blondasse, d’un jabot encombrant violet, il pousse la contre-note quand on s’y attend le moins.
Si la distribution est inégale, la qualité du jeu des acteurs pâtit surtout des partis pris de mise en scène. Calvario, qui interprétait Trivelin ce soir-là (en alternance avec Roger Contebardo) avec beaucoup de sobriété, nous a habitués à plus d’inspiration. Reste que le couple formé par Sylvia et Arlequin, interprété par Maud Forget et Guillaume Sentou (formidable interprète d’Edmond d’Alexis Michalik, Molière 2017), est délicieux et touchant. Guillaume Sentou réinvente le personnage d’Arlequin ; vibrionnant, en perpétuel mouvement, la pirouette toujours prête, il n’est pas que feu follet ; il sait aussi exprimer les sentiments graves qui le font souffrir. Sans aucun doute, un comédien de grand talent.

La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène Philippe Calvario. Scénographie, Alain Lagarde. Costumes, Coline Ploquin. Lumière, Bertrand Couderc. Son, Christian Chiappe et Guillaume Leglise. Avec Luc-Emmanuel Betton, Roger Contebardo en alternance avec Philippe Calvario, Maud Forget, Guillaume Sentou, Sophie Tellier, Alexiane Torrès. Au Théâtre 14 jusqu’au 20 avril 2019. Résa : 01 45 45 49 77. Durée : 1h45.
© Pascal Victor/ArtComPress

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