Paris Théâtre de l’Oeuvre

La Dernière Bande de Samuel Beckett

Rembobiner le fil du temps

La Dernière Bande de Samuel Beckett

La dernière bande de Beckett, mise en scène par Alain Françon, avec Serge Merlin inaugure la saison du théâtre de l’œuvre qui a récemment changé de main. Voici donc ce texte bref, définitif, radical que l’écrivain a écrit en 1958, remanié de nombreuses fois et mis lui-même en scène. Le programme de l’œuvre offre d’ailleurs, outre le texte de la pièce, un très intéressant aperçu de ces modifications.

Dans la presque complète obscurité, un homme est assis devant une table vide, il ne dit rien mais on croirait déjà l’entendre maugréer. Il est vieux, probablement sans le sou, pas soigné, mal rasé, le cheveu hirsute, vêtu d’une méchante robe de chambre. On comprend que le type est solitaire, acariâtre, un peu vulgaire, torturé, voire un peu fêlé, et très alcoolique. Comme chaque année, le jour de son anniversaire, il s’apprête à enregistrer les événements de l’année écoulée sur son vieux magnétophone. Mais avant, il écoute un enregistrement ancien. Sa propre voix envahit le plateau, les phrases sont fragmentées, hachées, comme lorsqu’on cherche ses mots. Il commente ses propos sans aménité : « difficile de croire que j’ai jamais été ce petit crétin ». C’était il y a dix ans et pourtant la même solitude, le même silence, et déjà alcoolique. Puis il met une nouvelle bobine et le voilà soudain plongé au coeur d’un souvenir heureux, vivant, presque doux. Une femme, une barque, un lac. Dans sa petite « turne », Krapp se met à l’écoute du passé qu’il rembobine pour échapper au désespoir du présent et du temps passe, comme pour entrer dans la bobine qui tourne inexorablement, retrouver les jeunes années, mais le silence étend son obscurité : « jamais entendu pareil silence. La terre pourrait être inhabitée ».

Ce texte est d’une telle précision, d’une telle sécheresse, comme écrit à l’os, que s’y glisser paraît impossible. Sur scène Merlin parle peu puisqu’il écoute la voix de Krapp même s’il l’interrompt sans cesse. Pourtant, son grand corps dégingandé occupe véritablement le texte et exprime, plus que les mots prononcés, les sentiments qui l’agitent, sur un mode presque hallucinatoire. Il y a chez lui un mélange d’Artaud auquel il finit par ressembler et de Thomas Bernard, cet écrivain, perpétuellement en colère, qu’il a si souvent magnifiquement interprété. C’est dire la grandeur de cet acteur hors norme. La mise en scène d’Alain Françon, fondée sur la rythmique du texte qui progresse par saccades au gré des interruptions du défilement de la bande, mais aussi sur celle de l’espace dessiné par une lumière sépulcrale, est sans concession, fidèle aux didascalies de la version choisie. Cette heure en tête à tête avec le Krapp de Serge Merlin est une expérience théâtrale intense, quelque peu austère mais l’art exige parfois un effort dont le bénéfice est inestimable.

La Dernière bande de Samuel Beckett, mise en scène Alain Françon, avec Serge Merlin. Scénographie et costume, Jacques Gabel ; lumières Joël Hourbeigt ; son Daniel Deshays. Au théâtre de l’œuvre, du mardi au samedi à 21h. Tel : 01 44 53 88 88.
Dunnara Meas

A propos de l'auteur
Corinne Denailles
Corinne Denailles

Professeur de lettres ; a travaille dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. A collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revue (Du théâtre,...

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