Opéra National de Paris – Bastille jusqu’au 6 février 2012
La Dame de Pique de Piotr Iliytch Tchaïkovski
En musique incandescente, en voix bouleversantes, le vertigineux huis clos de la folie
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- 25 janvier 2012
- Critiques
- Opéra & Classique
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La cohérence d’une mise en scène à contre courant de la tradition, la magnificence d’une musique servie de façon bouleversante : la reprise à l’Opéra Bastille de La dame de Pique de Tchaikovsi, production commandée en 1999 par Hugues Gall, l’ancien patron de la maison, a gardé son impact et est en passe de devenir un classique.
Après le désastre de Manon de Massenet (voir webthea du 14 janvier 2012) il est réconfortant de constater qu’un parti pris loin des habitudes, peut s’imposer et convaincre. Même au prix de quelques détournements, non pas de sens, mais de structure dramatique. Hermann le personnage principal, n’est plus un flambeur cynique courtisant Lisa dans le seul but de soutirer à sa lointaine parente le secret des trois cartes qui lui donneront la fortune dont il rêve, mais un jeune homme fauché sincèrement épris de la jeune fille. Et la lointaine et acariâtre parente est devenue une grand-mère à la fois mystérieuse et aux petits soins.
Chez Pouchkine auteur en 1833 de la nouvelle qui inspira Tchaïkovski soixante sept ans plus tard, Hermann, le flambeur, finit sa vie dans la folie. Modeste Tchaïkovski, frère du compositeur, auteur du livret, le suicide d’une balle tirée dans la tête et Lisa, sa bien-aimée se jette dans la Neva. Dans la transposition du metteur en scène russe Lev Dodin, c’est l’état de démence qui est la clé de l’œuvre et qui en signe le démarrage. Dans la chambre d’un hôpital psychiatrique Hermann revit, par séquences, les moments de sa vie qui l’ont amené là. Sa chambre s’ouvre sur tous les lieux de son existence, la chasse aux trois cartes est dans l’immobilité…
Huis clos de la démence : la transposition ne s’opère ni dans le temps ni dans l’espace mais à l’intérieur du cerveau.
Le drame est complexe, la musique imprégnée d’influences diverses : la Russie, le jeu, l’alcool, les chansons populaires ou de liturgie orthodoxe, le fantastique. Mozart et Grétry, en citations.
Superbe interprétation
Dodin met à la trappe les décors du Jardin d’Eté, du château de la comtesse, des salles de jeu. Un lit d’hôpital occupe tout seul, orphelin, un espace vide surmonté d’une galerie où tous les personnages secondaires et ceux du chœur sont devenus des pensionnaires de l’asile et où les souvenirs défilent par flashback comme au cinéma.
Superbe interprétation d’une distribution presque entièrement venue de l’Est à l’exception remarquée et remarquable de Ludovic Tézier, magnifique de voix et de présence en prince Eletski. Larissa Diadkova, comtesse plus jeune que de coutume évite la caricature et fait entendre un timbre aux graves couleurs de nuit, Evgueni Nikitin/Comte Tomski, Varduhi Abrahamyan/Pauline, Balint Szabo/Sourine, Martin Mühle/Tchekalinski, Nona Javakhidze/Macha sont tous impeccables. A la soprano Olga Guryakova revient le défi d’incarner Lisa et de chanter le fameux air de la Neva. Elle y rencontre les difficultés du rôle, ne les surmonte pas toutes, mais la clarté de son timbre, son jeu engagé, son aristocratie naturelle en font une Lisa dont on se souviendra.
Galouzine en passe de devenir légendaire
Vladimir Galouzine chante et joue Hermann depuis la première de cette production il y a près de 15 ans. En l’améliorant de reprise en reprise jusqu’à s’identifier au personnage de façon quasi hallucinée. Dans sa voix jonglant avec les états d’âme, dans son jeu pris au vertige de ses souvenirs, toutes les gammes de la folie ont pris rendez-vous. Une performance exceptionnelle en passe de devenir légendaire.
Des chœurs impeccables, comme la plupart du temps à l’Opéra de Paris, mais se doublant ici de jeux de scènes dans la perte de raison des pensionnaires d’un asile, un orchestre lui aussi porté au sommet par la direction quasi flamboyante de Dmitri Jurowski, nouveau venu dans la maison qui, on l’espère, y reviendra souvent.
La Dame de Pique de Piotr Ilyitch Tchaïkovski, livret de Modeste Tchaïkovski d’après Alexandre Pouchkine, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Dmitri Jurowski, chef de chœur Alessandro di Stefano, mise en scène Lev Dodin, décors David Borovsky, costumes Chloé Obolenski, lumières Jean Kalman, chorégraphie Yuri Vasilkov.. Avec Vladimir Galouzine, Olga Guryakova, Larissa Diadkova, Ludovic Tézier, Evgeny Nikitin, Martin Mühle, Balint Szabo, Varduhi Abrahamyan, Nona Javakhidze .
Opéra Bastille, les 19, 23, 26, 31 janvier, les 3 & 6 février à 19h30, le 29 janvier à 14h30
+33 72 29 35 35 – 08 89 90 90 – www.operadeparis.fr
Photos E. Mahoudeau





