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Critiques / Théâtre

La Cerisaie d’Anton Tchekhov

par Corinne Denailles

Un classisisme de bon ton

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Clément Hervieu-Léger propose une nouvelle mise en scène de La Cerisaie (après la récente version, très discutable, du Portugais Tiago Rodrigues au Festival d’Avignon 2021), une pièce de Tchekhov jouée près d’une centaine de fois depuis les années 1950. On se souvient des mises en scène marquantes de Peter Brook (1981) et celle d’Alain Françon (2009). Classique, délicieusement mélancolique, la mise en scène d’Hervieu-Léger, un peu trop dans la retenue, ne prétend pas renverser la table. Elle conjugue assez finement les deux versants de la pièce, la tragédie et la comédie (Tchekhov la voulait comédie avant tout). La scénographie d’Aurélie Maestre, les costumes de Caroline de Vivaise modernes sans être anachroniques et les lumières de Bertrand Couderc composent de sages et élégants tableaux. Le plateau est occupé dans sa totalité par une pièce immense aux hauts murs de bois gris clair. Pas n’importe quelle pièce, la chambre d’enfant, où se déroule presque tout le spectacle. C’est là que les personnages se rencontrent, se croisent, se disputent, rient et pleurent. Les pièces de Tchekhov sont pleines d’histoires singulières qui rassemblées dessinent une humanité touchante, tous défauts et qualités confondus.

Chaque comédien trouve sa note et l’ensemble fonctionne de manière chorale tout en faisant entendre toutes les voix. Le destin de la maison mise en vente aux enchères, raconte leurs destinées. Le monde d’hier est révolu, l’aristocratie a disparu et avec elle l’esclavage des pauvres par les riches. Ironie du sort, c’est le fils d’un moujik qui achète la propriété pour en faire des lotissements de datchas. Le capitalisme à l’œuvre. La scène du retour de Lopakhine nouveau propriétaire, passablement ivre d’alcool et d’une joie quelque peu revancharde est puissante ; Loïc Corbery, formidable dans le rôle, arrive à rendre le bonhomme sympathique.
Lioubov, la propriétaire de la Cerisaie est revenue après des années d’absence pour un ultime au revoir à son domaine. Elle était partie pour la France après le drame de la noyade de son fils. Y revenir pour le quitter définitivement est un déchirement à plus d’un titre. Florence Viala module avec art et mesure les émotions contradictoires qui assaillent Lioubov : la joie de retrouver sa maison d’enfance, le désespoir qui lui est inextricablement lié, la mélancolie d’un bonheur passé, la tristesse de devoir en faire le deuil, double deuil en l’occurrence. La belle scène finale du dernier adieu avec son frère Gaev (Eric Genovèse) renferme tout cela.
Tout le monde est parti sans penser à Firs, le fidèle domestique qui appartient au monde d’avant et mourra avec lui. Avec sobriété, dans une économie de moyens minutieuse, Michel Favory, d’une présence disrcète et dense, dit tout de ce personnage apparemment secondaire, et pourtant d’une forte portée symbolique. Résigné, Firs remarque sans colère qu’ils l’ont oublié et que Leonid, l’incorrigible frère de Lioubov, s’en est allé sans manteau.
Le rideau est tombé sur La Cerisaie, l’enfance, les jours heureux d’une aristocratie déchue.

La Cerisaie d’Anton Tchekhov. Traduction André Markowicz et Françoise Morvan. Mise en scène Clément Hervieu-Léger. Scénographie, Aurélie Maestre. Costumes, Caroline de Vivaise. Lumière, Bertrand Couderc. Musique, Pascal Sangla. Avec Michel Favory, Véronique Vella en alternance avec Julie Sicard, Éric Génovèse, Florence Viala, Loïc Corbery, , Nicolas Lormeau, Adeline d’Hermy, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Rebecca Marder, Julien Frison, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française : Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Joufroy, Emma Laristan. A Paris, à la Comédie-Française jusqu’au 6 février 2022 à 20h30.
www.comedie-francaise.fr
© Brigitte Enguérand/Coll. Comédie-Française

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