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Critiques / Théâtre

L’occupation d’Annie Ernaux

par Corinne Denailles

Autopsie de la jalousie

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Romane Borhinger se glisse dans la peau de l’écriture d’Annie Ernaux, elle en restitue ce mélange de douceur et de violence caractéristique de la manière de l’auteur qui décline de courtes autofictions, d’autant plus puissantes que c’est écrit dans un style qui n’a l’air de rien, en apparence au plus près d’un quotidien trivial alors qu’il est ciselé très finement. Le propos est souvent cru. Annie Ernaux analyse les effets dévastateurs de la jalousie avec une précision cuisante, la plume fouaille dans la blessure sans rien épargner. Une banale histoire de jalousie, mais qui résonne étrangement puisque c’est elle qui est partie. Mais aussitôt l’idée que son ancien amant aime ailleurs devient insupportable. Elle se sent « occupée » par la présence de l’autre, « maraboutée » et n’a de cesse de réclamer des détails lors de ses rendez-vous avec W. Sa vie entière semble désormais happée par cette douleur, cette angoisse qu’une autre femme partage sa vie.
La comédienne est immergée dans le ressenti du personnage tout en gardant une distance qui évite tout pathos ; elle est ravagée par la douleur avec élégance, grâce et humour, passe d’un registre à l’autre au gré des résolutions que le personnage ne tient pas. On s’attache à ce récit passionné lâché en cris et en murmures à la recherche d’une purgation de cette passion qu’il faut expulser.
Dommage que la mise en scène ne fasse pas plus confiance à son talent et surcharge le spectacle d’éléments inutiles. Etait-il vraiment nécessaire d’illustrer le texte au premier degré ? Il est question d’un lieu parisien et il apparaît aussitôt sur l’écran ; la narratrice évoque le suicide d’Anna Karénine, et voilà un extrait du film, etc. Le reste du temps des couleurs saturées peuplent l’écran tandis qu’une musique omniprésente et ingrate encombre l’espace. Annie Ernaux et Romane Borhinger auraient mérité plus de sobriété et d’élégance ; elles ont pourtant assez de talent à elles deux pour nous faire aimer le spectacle malgré tout.

L’occupation d’Annie Ernaux, mise en scène Pierre Pradinas. Avec Romane Borhinger et le musicien Christophe « disco » Minck. Scénographie, Orazio Trotta et Simon Pradinas. Lumières, Orazio Trotta. Au théâtre de l’œuvre jusqu’au 2 décembre à 19h. Durée :1h05. Résa : 01 44 53 88 88.

© Marion Stalens

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