La Falaise des lendemains de Jean-Marie Machado à Angers-Nantes Opéra jusqu’au 24 avril.

L’à-pic breton

L’homme de jazz Jean-Marie Machado signe son premier opéra, mis en scène par Jean Lacornerie. Une œuvre composite en trois langues, teintée d’influences bretonnes.

L'à-pic breton

Jean-Marie Machado avait prévenu : difficile de décrire La Falaise des lendemains, difficile d’en déterminer les parentés ou les emprunts ; « une prise de risque » résumait-il lors de notre dernier entretien… Tentons quand même l’exercice ! On trouve dans cet opéra… du Britten dans les airs anglais aux accents obscurs (et pour les liens de l’argument avec Peter Grimes), des opéras de Glass dans les dialogues des personnages, de la mélodie française, du Schönberg dans les intervalles nouveaux, tout autant que de la comédie musicale, de la fanfare ou du cabaret… Ici, la « basse continue » est aux couleurs du jazz, une musique évocatrice et figurée, particulièrement rythmée. On peut chercher, cet opéra ne ressemble à rien de connu…

Rudesse de la guerre

Jean-Jacques Fdida signe un livret tortueux aux racines féeriques, planté en pleine Première Guerre mondiale entre Guernesey et Roscoff. Trois langues font l’histoire : le français, l’anglais et le breton, mariage presque inédit à l’opéra… Dragon, un homme violent et jaloux méprise et rudoie les femmes : Lisbeth, l’héroïne, qu’il estropie, puis Maureen, qui finira par le tuer. Chris, l’Anglais marionnettiste, en fait aussi les frais : ses doigts sont fracturés, sa gueule cassée. Jean Lacornerie nous promène d’une place de Roscoff où l’on montre les marionnettes et l’on danse en cercle breton, au port où des cartons sont déballés ; d’un hôpital où les presque-morts se requinquent, à la falaise figurée en métal qui laisse croire aux lendemains. Les dialogues crus et violents teintent la scène d’une brutalité générale, et disent certainement les coutumes des hommes, d’une période, la rudesse de la guerre, même loin du front.

Les costumes signés Marion Bénagès contribuent aussi à créer un opéra de contrastes : pantalon orange fluo avec haut de costume trois-pièces, robes avec filets de pêche de couleurs, tenue blanche intégrale pour les soignés et les soignants, boas pour ces femmes avant le retour à « leur vie rangée »…

Sonorités inhabituelles

L’ensemble Danzas fait entendre des sonorités inhabituelles à l’opéra, tant par les instruments qu’il rassemble (piano, guitare électrique, banjo, accordéon, batterie…) que par les modes de jeu. La direction de Jean-Charles Richard, précise et allante, offre des atmosphères musicales singulières sans atténuer la cohérence. En demi-cercle sur deux niveaux, l’orchestre est sur scène, derrière les chanteurs, dans une ambiance industrialo-portuaire faite de métal, de lumières blafardes (signées Kévin Briard) et de filets de pêche. En guise de tornaod an antronoz (sommet de la falaise en breton), un échafaudage où se retrouvent les écorchés de la vie et les victimes de Dragon, ce docker véreux.

Les voix aussi détonnent, puisque sur cette scène d’opéra, toutes ne sont pas lyriques. Le tout hétéroclite efface subtilement les différences. Homme de comédie musicale, Vincent Heden joue avec une grande sensibilité un Chris gracile à la voix claire et phrasée, torturé physiquement comme psychiquement. On entend d’habitude Nolwenn Korbell dans un registre de chanson bretonne, elle est ici une Maureen de poigne et de souffrance. C’est Yete Queiroz qui chante Lisbeth, avec une voix assurée, bien projetée et des mediums chauds. Florian Bisbrouck incarne parfaitement ce Dragon tumultueux et brutal, la voix est puissante et ample. On remarque la voix claire et légère de Karine Serafin en Alys. Les autres rôles sont justement interprétés par Florent Baffi, Gilles Bugeaud, et Cécile Achille, moins mis en valeur par la partition.

Oublier les micros

On regrette en revanche d’entendre l’orchestre et le chant sonorisés… Ce choix semble s’expliquer : le volume de Danzas domine les voix, qui, inégales dans leur puissance, se feraient sûrement couvrir. On se console avec un vrai travail de balance qui rétablit les équilibres et fait – parfois – oublier les micros (ils demeurent au milieu du visage). Un court aléa technique permet même d’entendre quelques minutes de l’ensemble sans sonorisation, d’autres couleurs…

Créé en novembre 2024 à l’Opéra de Rennes, La Falaise a été présentée à Créteil et Tourcoing avant des lendemains ligériens. Jean-Marie Machado et Jean Lacornerie montrent une œuvre inédite par son histoire, ses sonorités, ses langues, ses voix… La Falaise des Lendemains aurait pu élire domicile ailleurs que dans une maison d’opéra. Mais l’opéra accueille, l’opéra invente, l’opéra vit : buhez hir en opera !

Crédits photos : Laurent Guizard

Jean-Marie Machado : La Falaise des lendemains, livret de Jean-Jacques Fdida. Avec Alys Karine Serafin (Alys), Gilles Bugeaud (Don), Florian Bisbrouck (Dragon), Nolwenn Korbell (Maureen), Florent Baffi (Malo), Yete Queiroz (Lisbeth), Cécile Achille (Yuna / La nurse), Vincent Heden (Chris). Mise en scène : Jean Lacornerie ; assistant à la mise en scène : Renaud Boutin ; chorégraphie : Raphaël Cottin ; scénographie : Lisa Navarro ; costumes : Marion Benagès ; lumières et direction technique : Kevin Briard. Costumes réalisés par les ateliers d’Angers Nantes Opéra ; décors réalisés par les ateliers de l’Opéra de Rennes. Ensemble Danzas, dir. Jean-Charles Richard. Nantes, Théâtre Graslin, 26 février 2025. Représentations suivantes : les 28 février et 1er mars (à Nantes) et 24 avril (à Angers).

A propos de l'auteur
Quentin Laurens

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook