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Critiques / Théâtre

L’Angoisse du roi Salomon de Emile Ajar (Romain Gary)

par Corinne Denailles

Un délice d’humour et de tendresse

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Bruno Abraham-Kremer est un captivant raconteur d’histoires, un conteur hors pair doué d’une inépuisable capacité d’empathie. Quelques seuls en scène ont fait date comme Monsieur Ibrahim et les fleurs du coran qu’Eric-Emmanuel Schmitt avait écrit pour lui, L’Amérique de Serge Kribus et puis surtout La promesse de l’aube de Romain Gary mis en scène par Corinne Juresco. Le comédien revient à Gary avec ce texte pittoresque et fantasque signé Emile Ajar, l’autre face de Gary. Il interprète Jean, un chauffeur de taxi parisien aux accents populaires et au cœur tendre qui raconte à son fils l’extraordinaire histoire de sa rencontre, vingt-cinq plus tôt, avec le Roi Salomon, roi du pantalon et du prêt-à-porter (terme auquel il donne un sens tout personnel) qui bouleversa sa vie. Jean s’est lié avec ce vieux monsieur octogénaire, très riche de sa fortune mais très pauvre affectivement qui a monté un centre d’accueil SOS bénévoles dans lequel il engage Jean qu’il envoie en « missions ». Entre autres missions, apporter un peu de tendresse à celle qu’il a aimée pendant la guerre et qui, tête de linotte, n’a rien trouvé de mieux à faire que d’avoir une relation avec un gestapiste et de laisser Salomon croupir dans une cave durant quatre mois. Cora Lamenaire ancienne petite vedette de la chanson réaliste est tombée d’autant plus vite dans l’oubli. Salomon s’en est trouvé suffisamment blessé pour mettre une distance raisonnable entre eux tout en veillant à ce qu’elle ne manque de rien (madame pipi est une activité peu lucrative), mais Cora n’a jamais compris son « ingratitude » car tout de même elle lui a sauvé la vie… en ne le dénonçant pas.
Le roi au grand cœur a trouvé son alter ego en la personne de Jean, dit Jeannot-lapin (sobriquet qu’il déteste). Comme l’espérait Salomon, qui partage avec Cora la solitude et l’angoisse de vieillir, Jean a une fugace liaison avec Cora, mais non pas qu’il ait été amoureux, il aime vraiment ailleurs, non, mais pour l’amour en général. « J’ai une sensibilité qui a la folie des grandeurs. » dit ce balèze qui pourrait jouer les videurs de boîtes de nuit et qui est un rat de bibliothèque autodidacte toujours en quête d’un dictionnaire pour nourrir sa passion de la langue.
La scénographie de Jean Haas esquisse les différents espaces qui, suggérés, prennent corps et dimensions par le jeu de l’acteur, sans véritable décor, une manière de permettre à la parole de se déployer, aux mots de tisser les personnages avec retenue ou exubérance. Bruno Abraham-Kremer, passe de la bonhomie tragique de Salomon et de sa fausse assurance à la vieille midinette au franc-parler gouailleur, capable de minauder pour quémander un peu d’amour, campant au passage la figure ridicule du concierge, monsieur Tapu, raciste sans états d’âme, de ceux qu’on désignait pendant la guerre sous l’appellation « BOF » et qui aurait dénoncé père et mère pour un peu de beurre au marché noir.
L’humour étant la politesse du désespoir, Salomon est bien le roi en ce royaume, d’une vitalité à toutes épreuves, capable d’aller voir une voyante pour qu’elle lui parle de son avenir sans sourciller, un exemple de résistance à l’adversité et au malheur : « Je vous préviens que ça ne se passera pas comme ça. Il est exact que je viens d’avoir quatre-vingt-cinq ans. Mais de là à me croire nul et non avenu, il y a un pas que je ne vous permets pas de franchir. Il y a une chose que je tiens à vous dire. Je tiens à vous dire, mes jeunes amis, que je n’ai pas échappé aux nazis pendant quatre ans, à la Gestapo, à la déportation, aux rafles pour le Vél’d’hiv’, aux chambres à gaz et à l’extermination pour me laisser faire par une quelconque mort dite naturelle de troisième ordre, sous de miteux prétextes physiologiques. Les meilleurs ne sont pas parvenus à m’avoir, alors vous pensez qu’on ne m’aura pas par la routine. Je n’ai pas échappé à l’holocauste pour rien, mes petits amis. J’ai l’intention de vivre vieux, qu’on se le tienne pour dit. »
Gary/Ajar a écrit ce roman plein de tendresse, de douceur et d’humour avant son tout dernier roman Les Cerfs-volants (1980), un chef-d’œuvre vibrant de lumière et de fraternité, écrit peu de temps avant de se suicider, peut-être pour s’éviter le naufrage de la vieillesse comme on a pu le croire.

L’Angoisse du roi Salomon d’après le roman d’Emile Ajar (Romain Gary) adaptation et mise en scène Bruno Abraham-Kremer et Corinne Juresco. Avec Bruno Abraham-Kremer. Scénographie, Jean Haas. Lumières Arno Veyrat. Son, Medhi Ahoudig. Costumes, Charlotte Villermet. Au Lucernaire à 19h. Résa : 01 45 44 57 34.

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