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Critiques / Théâtre

Kolik de Rainald Goetz

par Corinne Denailles

L’entropie à l’oeuvre

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Un comédien, un fauteuil, renversé, culbuté, retourné, un sac de couchage bleu, une bouteille d’alcool, un plateau incliné qui dit le déséquilibre, l’instabilité, un écran en fond de scène sur lequel sobrement s’afficheront les titres des dix-sept chapitres d’un texte formidablement désordonné. Cette étonnante performance d’acteur est un projet d’Antoine Mathieu qui interprète Kolik de l’Allemand Rainald Goetz, troisième volet de la trilogie Guerre (1986). Un projet audacieux pour un texte déroutant d’une puissance hypnotique, mis en scène par Alain Françon.
L’auteur, peu connu en France car peu traduit, a écrit une œuvre considérable. Neurologue, historien, il a écrit sur le milieu psychiatrique. Il s’intéresse aux questions de société, aux langages des médias, à la recherche, la philosophie, la guerre, la sciences, l’art. Il a publié une analyse de la langue allemande après la Shoah. La liste de ses domaines d’intérêt n’est pas exhaustive. Kolik rend compte du bouillonnement intellectuel de cet homme hyperactif, d’une grande curiosité et d’une grande culture.

On ne sait pas qui est cet personnage qui monologue devant nous. Qui parle ? d’où parle-t-il ? Il est juste l’incarnation du texte, il est la parole du monde, il est aussi cet homme qui boit pour anesthésier la douleur, « événement rhapsodique ». Un texte proféré à jet continu, sur un ton presque uniment souriant, qui contraste avec la violence des propos. Une pensée en marche qui associerait librement. Les mots se bousculent, se répètent comme des bégaiements ou par une volonté d’enfoncer le clou. Ce texte au style inclassable s’apparente aux logorrhées de Valère Novarina ou de Thomas Bernard, mais sans l’acrimonie de l’auteur d’Avant la retraite, ni la poésie sonore de l’auteur de Vous qui habitez le temps. Il est beaucoup question de notre rapport au temps dans Kolik, de la solitude, de l’enfance, de notre relation à la mort, à la vie. « on vit sans penser la vie ». « Trop de je. » « Piège du matin : l’espoir ». « On est adulte tout d’un coup ». « Adulte sans consolation, piétiné par la vie ». « Le temps en avant, en avant, moi en arrière ». « Ça parle ce que ça parle ce que ça répond ». « État de décomposition du sol solide de la réalité ». La condition humaine est assimilée à celle du monde, le monde à un corps en train de s’effondrer. « Les continents se déplacent, la braise [des volcans] rejette la Terre hors d’elle-même ». « Suis-je infini ? ». « Le ciel a-t-il un bord ? ». « L’homme a échoué, il meurt, et alors ? »

Kolik nous emporte dans une traversée tumultueuse aux mille embardées, parfois dérangeante ; on court après une pensée fragmentée qui galope toujours plus loin, désespérément. Ça bouscule, ça requiert le spectateur qui perdra le fil s’il reste passif, mais en sortira enrichi s’il ne lâche pas la rambarde. Soulignons encore une fois le talent du comédien qui nous tient, les yeux dans les yeux durant plus d’une heure, comme dans un seul souffle.

Kolik de Rainald Goetz. Traduction, Ina Seghezzi. Un projet de et avec Antoine Mathieu. Mise en scène Alain Françon. Scénographie Jacques Gabel.Lumières, Léa Maris. A Paris, au Théâtre 14 jusqu’au 27 novembre, mardi, mercredi et vendredi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 16h. Durée : 1h15.
www.theatre14.fr
L’Arche éditeur

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