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Jules Stockhausen ; Itinéraire d’ un chanteur à travers vingt années de correspondance : 1844-1864

par Marcel Marnat

Un autre Stockausen

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Stock, vous connaissez ! Justement non. Celui-ci n’a aucun lien de parenté avec celui-là et vivait un siècle avant (1826-1906). Il signait assez étourdiment ton Jules et finit par être aussi célèbre que le “nôtre”. Non sans mal.

Famille de musiciens (Beethoven s’adresse au père, harpiste, pour la souscription de sa Missa Solemnis !), une mère cantatrice adulée mais qui, ultra-catholique, préférera élever ses enfants plutôt qu’être complice des turpitudes dont elle est témoin... Elle ira jusqu’à regretter le mal qu’elle avait pu faire en chantant en public... Ces oukases ahurissantes n’auraient guère d’importance si elles n’avaient pesé d’un poids singulier sur l’évolution de notre Jules Stockhausen, baryton auquel, pour protéger la réputation familiale, on va longuement interdire de se produire au théâtre. Le principe d’émancipation à 21 ans ne saurait concerner les bien pensants !

Stockhausen attendra d’avoir 34 ans avant d’exploser (mars 1860), assénant à ces cagots cinq pages de citations bibliques annihilant leurs obscurantismes... Dans ses rapports affectueux avec le Roi de Hanovre (aveugle et très mélomane) on se demande même s’il n’en vint pas à porter à gauche (Majesté, on fait trop peu pour les classes pauvres), même si, à Paris, en 1848, il se montra prudent...avant de mépriser Badinguet...

Le premier chanteur adulte

Notre Jules Stockhausen essaye donc, jusqu’à ses trente ans révolus, de vivre de récitals donnés chez les riches. Et là, les problèmes surgissent : quel public, quel répertoire ? S’il vénère Beethoven et triomphe dans Adelaïde, que d’auteurs oubliés (parfois injustement : Boieldieu), de bluettes dont il se plaint lui-même. On en vient à s’étonner qu’y surnagent Mozart et Haydn... Là dessus : quelles rémunérations ? Polyglotte, Stockhausen se produit en France, en Italie (peu), en Allemagne et en Angleterre (où il suit l’immense Manuel Garcia : travail du timbre, de l’émission), chantant, tout jeune, devant la reine Victoria (1849). On dira de lui qu’il avait la légèreté italienne, la déclamation française et la conception poétique allemande. On découvre surtout, en ces quelques 320 lettres, des réflexions d’une rare lucidité sur les publics, la responsabilité du chanteur, l’apostolat qui doit inspirer une carrière digne de ce nom.

Car, en chaque pays, des mœurs très diverses ne facilitent pas la simple survie. Payent un peu mieux que les Lords (mais parfois au lance-pierre) les grandes associations anglaises. Vainquant l’écueil de placer une voix discrète dans un orchestre, il devient chanteur d’oratorios (Haendel, Haydn et surtout l’Elias de Mendelssohn)... Bach (le Christ dans Saint Matthieu) prendra le relais et surtout les Scènes de Faust de Schumann (créées posthumes en janvier 1862, tandis qu’à Cologne on termine la cathédrale après quatre siècles de travaux !). Un Faust pré-Mahlerien pour lequel il se dépensera sans compter, bientôt suivi par le Requiem allemand car Stockhausen s’est lié à Brahms (compositeur d’élite !) dès ses débuts à Hambourg... cela ne l’empêchera pas de lui ravir la place, si convoitée, de chef de la Philharmonie et il n’est pas exclu que Brahms se soit exilé à Vienne par dépit.

L’oeil en coulisse

Ces lettres (en grande partie adressées à sa famille) sont émaillées par une foule de portraits hors-légende. Cela commence, au Conservatoire, par Esprit Auber (dont il constate les frasques avec humeur) puis évolue vers Habeneck, très respecté, Liszt (impérieux).

Clara Schumann (dont il déplore le mauvais caractère et le jeu souvent sec, alors que d’autres jugeaient qu’elle jouait avec des moufles) sera sa partenaire privilégiée, de même que Joseph Joachim (chaud dans son amitié), Jenny Lind (réputation usurpée !) et Pauline Viardot (tous les talents... sauf la beauté !). Saint Saens est vite épinglé (plats sucrés !) mais Anton Rubinstein l’éblouit.

Déçu par ce que lui propose l’Opéra Comique, Stockhausen renoncera vite à la scène (au grand soulagement des chers parents) et fera carrière dans le lied, imposant notamment les cycles intégraux du Winterreise, de la Schöne Müllerin ou du Dichterliebe (en compagnie de Clara Schumann). Autre partenaire de poids : Brahms, lui-même qui, peu rancunier, lui dédiera la Belle Maguelonne et dont il sera le premier à imposer les œuvres vocales (il ne sera guère question de Wagner, non plus que de Verdi, d’ailleurs).

Prosélyte

Né “alsacien” (Guebwiller et Colmar dont il veut développer les activités musicales), la guerre de 70 le fera allemand, estimant ouvertement que l’Allemagne ne peut pas plus se passer de la France que la France de l’Allemagne. C’est que, encouragé par l’illustre Wilhelmine Schröder-Devrient, il a trouvé dans les pays germaniques son vrai public, à la grande indignation, dès lors, de ses collègues parisiens. On voit ainsi que (bien plus que politique) c’est là un choix esthétique, nourri par son expérience internationale : la musique italienne ne porte pas à la contemplation et à l’extase, la musique française rarement ; la langue n’est pas poétique, elle n’est pas musique ; il lui manque l’âme ; la forme seule en est agréable ; la langue allemande, au contraire, moins belle dans sa forme extérieure, dure à l’oreille, a des accents uniques, des mots pour les pensées les plus intimes, joignant à cela son beau rythme, sa richesse et une musique aussi poétique que les poètes mêmes. Il y a de quoi se mettre à genoux. Pour illustrer de tels points de vue, une rigueur que nos snobismes baroqueux aurait désolée : le temps de la roulade est un peu passé : le temps du chant simple reviendra (1854). Peu de jugements sur les compositeurs, néanmoins. S’il se fera, petit à petit, à Gounod, relevons que Charles Valentin Alkan est estimé grand prêtre en musique.

Une fin jupitérienne

Hantée de quelques extraits d’un Journal, parallèlement tenu par Stockhausen, cette Correspondance couvre pour moitié les quelques vingt années de luttes qui précédèrent une reconnaissance européenne, le reste évoquant la gloire d’un chanteur qui, pourtant, se retirera prématurément, se consacrant à l’ enseignement (qui jusqu’alors l’avait sauvé dans les moments difficiles). À la fin de ces textes, on découvre une photo de Stockhausen âgé, rondouillard et méditatif.

Certes pas une star mais un grand destin, mené par la lucidité et la rigueur. Quelle leçon !

Si le chercheur trouvera ici une mine inconnue, en France, de renseignements sur les vedettes et les habitudes du XIXè siècle (des index très méticuleux y aideront), le simple curieux ne restera pas indifférent au surgissement, souvent déconcertant, de tout un milieu “mélomane” dont nos historiographies, fascinées par les stars, ne parlent que depuis trop peu de temps (faut-il rappeler les publications de Myriam Chimènes, de Jean Marie Fauquet ou d’un Jean-Jacques Nectoux, pour ne citer que ceux ayant la chance d’être d’un accès facile ?). On retrouve bien là l’éxigence de Genevière Honegger à qui nous devions déjà une biographie fondamentale de Charles Münch et de toute sa famille ainsi qu’une vertigineuse évocation du Conservatoire et l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg embrassant toute la vie musicale alsacienne (et l’Opéra du Rhin !) sous l’occupation prussienne et jusqu’au Traité de Versailles (Scherchen, George Szell, Klemperer, le savait-on !?

Sa bibliographie s’augmente, donc, aujourd’hui, de ce volume magnifiquement édité par un consortium de quatre centres de recherches (dont celui récemment ouvert au Palazzo Bru-Zane, à Venise). Moins spectaculaire, peut être, que les précédents, on aura deviné qu’il est tout aussi enrichissant par son annotation sans lourdeur et les perspectives qu’on sait y ouvrir à partir d’un détail peu apparent.

Musicologie fertile, dirai-je, soulignant, par là, que des ouvrages ne craignant pas de déborder la musique méritent au moins autant que tant de “livres d’Histoire” de captiver un lectorat trop parqué par le tapage médiatique.

Jules Stockhausen ; Itinéraire d’un chanteur à travers vingt années de correspondance : 1844-1864.

Lettres réunies et annotées par Geneviève Honegger. 440 p. in 8°, Collection Perpetuum Mobile éditée par le Centre de Musique Romantique française (Palazzo Bru Zane, Venise).

Distribuée par Symétrie (30 rue Jean-Baptiste Say,69001 Lyon www.symetrie.com.). 45 Euros.

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