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Portraits / Opéra & Classique

Jetez des fleurs !

par Christian Wasselin

« Jetez des fleurs ! », psalmodie le chœur dans la symphonie « Roméo et Juliette » de Berlioz. Prophète inspiré du dieu Berlioz, Sir Colin Davis s’en est allé le 14 avril.

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Colin Davis vient de nous quitter sans avoir attendu de fêter son quatre-vingt-sixième anniversaire. Moi, j’en avais douze quand la musique de Berlioz m’est apparue (et je m’autorise à parler ici à la première personne, c’est qu’il y a des rencontres qui bouleversent des vies). Ce fut par le disque, d’abord, et pour de longues années : une Fantastique dirigée par Charles Munch (Boston, RCA, l’enregistrement de 1962 !) puis, très vite, les enregistrements que Davis signa pour Philips et ceux qu’il avait commencé de graver pour l’Oiseau-Lyre dès le début des années 60. Le Requiem, un beau soir de novembre 1971, scella mon admiration pour un homme et un artiste que je considérerai toujours comme un modèle d’élégance et de détachement passionné (non, il n’y a là aucune contradiction), vertus que j’ai pu vérifier, plus tard, à l’occasion de plusieurs entretiens que Sir Colin m’a fait la joie de m’accorder. Comment oublier ce moment passé à ses côtés dans les rues de Vienne, le long des rails du tramway, alors qu’il venait de diriger Roméo et Juliette au Musikverein et qu’il me conviait à partager avec lui une bouteille de Ruländer dans le bar de son hôtel pour que nous parlions de Berlioz ?

Les yeux gris-bleu de Sir Colin, profonds et rieurs, ses cheveux, ses gestes toujours souverains, toujours bienveillants (dans la vie comme au pupitre), sa voix douce, son allure idéale de gentleman  : toute cette manière d’être et de vivre procédait chez lui d’une humanité que notre monde me donne l’impression de perdre ou d’abandonner de jour en jour.

Le cortège des enregistrements

Colin Davis, indissolublement lié à Berlioz ? On a beau vouloir se faire l’avocat du diable, essayer de lui trouver des manques ou des inconséquences, prétendre qu’il a occupé un terrain laissé vide par d’autres, il n’empêche : Colin Davis est, qu’on le veuille ou non, le chef qui pendant cinquante ans a le plus fait pour Berlioz. Qui a enregistré quatre fois la Fantastique, trois fois Roméo et Juliette, L’Enfance du Christ, le Requiem, Les Nuits d’été et Harold en Italie, deux fois Les Troyens, Cléopâtre, le Te Deum, Benvenuto Cellini, La Damnation et Tristia, et bien des ouvertures – et trois fois Béatrice et Bénédict  ? Encore s’agit-il là d’enregistrements dits officiels, le pirate pouvant nous révéler encore bien des trésors. Le flambeau a été par la suite repris, pour citer deux magnifiques chefs anglais, par John Eliot Gardiner et Roger Norrington, mais sait-on qu’ils ont joué, autrefois, sous la direction de Davis ?

Ses enregistrements se ressemblent tous ? Davis était en effet le Charles X de la direction d’orchestre, il n’avait rien oublié ni rien appris avec le temps, il s’était fixé une vision des œuvres de Berlioz, une fois pour toutes, et n’en avait guère changé. D’autres que lui ont installé de part et d’autres les violons I et les violons II ; lui, non. Et pourtant, quelle transparence, quel souffle !

La première fois

Tout a commencé, on le sait, quand il interpréta, au poste de clarinettiste, L’Enfance du Christ  : ce jour-là, ce fut une révélation. Davis s’appropria littéralement Berlioz, qui devint son intime et dont il se fit une idée immédiatement précise et presque définitive. Au point que seules les distributions, depuis un demi-siècle, ont apporté des changements notables à ses interprétations et à ses enregistrements successifs, au minutage près. Aurait-il eu raison avant tout le monde ?
Et qu’on ne lui fasse pas le procès du flegme ou de la réserve so british  : encore un préjugé à culbuter ! Il suffit d’avoir assisté à un concert dirigé par Sir Colin pour mesurer à quel point il s’engageait de tout son être, il faudrait plutôt dire : de toute son âme. Quelle noirceur dans ses Sabbat, quelle nostalgie ailée dans sa Captive ! Mais aussi, quelle précision, quelle leçon de musique ! Et cette façon de chanter avec l’orchestre, d’une voix douce et murmurante, qu’on distingue parfois dans certaines gravures ! Qu’on réécoute aussi le premier enregistrement de Benvenuto Cellini, et on réapprendra ce qu’euphorie et fougue réglée (comme l’exigeait Berlioz) veulent dire. Avec le temps, ses interprétations étaient devenues insensiblement de plus en plus apolliniennes, voilà tout, là où d’autres chefs iront voir du côté de Dionysos.

J’ai cité les disques de Sir Colin, parce que ce sont eux qui me fascinèrent de prime abord, mais j’ai eu par la suite la chance de l’entendre diriger Roméo, La Damnation, Les Troyens (trois fois, ce que jamais je n’aurais imaginé !) et bien d’autres œuvres. Je me rappellerai toujours certain Requiem donné pendant l’été 2001 en la cathédrale Saint-Paul de Londres, où tout paraissait aller de soi, comme si Sir Colin avait été chez lui dans cette musique dont il savait mieux que quiconque transcender la puissance.

La terreur et le délice

Le Requiem, justement. Celui effectué en 1970, le premier enregistrement de Colin Davis que j’eus l’occasion d’entendre, et auquel je reviens toujours. Une interprétation implacable et ineffable à la fois : choix des tempos (plutôt mesurés), art des contrastes et du relief (le « Rex tremendae » est vraiment ici d’une redoutable majesté), ampleur de l’ensemble, soin apporté aux détails et la matière même des silences, tout m’a toujours comblé. Le drame et la prière ici ne font qu’un : la polyphonie des timbales est la plus terrifiante jamais enregistrée, les phrases de cordes cisaillantes (dans la reprise des fanfares du « Tuba mirum »), les « Preces meae » du chœur dans le « Quaerens me », le poco sf des violoncelles et contrebasses sur lequel prend appui le crescendo final du « Lacrymosa », la pulsation des bois et l’entrelacs des cordes dans l’« Offertoire », tout me saisit encore aujourd’hui, et aujourd’hui plus que jamais, jusqu’à la lumineuse péroraison de l’« Agnus dei ».

Si Colin Davis incarne à jamais cette double vertu de précision et de sentiment intime de la musique, on ne s’étonnera pas qu’il ait toujours dirigé Berlioz comme un disciple que le compositeur-chef d’orchestre n’a jamais eu. Mais Mozart et Sibelius, pour n’en citer que deux, appartiennent aussi à son panthéon : n’ayons garde d’étiqueter un artiste dont la fantasy était aussi l’une des vertus premières.

Christian Wasselin

photos : Radio France (haut) / dr (bas)

L’essentiel des enregistrements de Colin Davis est disponible chez Philips et dans la collection LSO-Live.

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1 Message

  • Jetez des fleurs ! 20 avril 2013 15:24, par Claude COLIN

    Merci ! Cela console de la désinvolture de la grande presse (Le monde, etc...) . J’ai moi aussi, bien des souvenirs de Colin Davis, y compris des Troyens en anglais à Covent Garden en 72 (Veasey, Baker, Vickers...) . Grâce à lui on a, enfin, su ce qu’était "Les Troyens", après toutes les idioties écrites sur cette oeuvre. C’était un grand Monsieur .

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