Au Théâtre des Abbesses jusqu’au 25 mai
Indispensable Cristiana Morganti
L’ancienne danseuse de Pina Bausch repasse par Paris avec un triptyque de spectacles/solos émouvants, virtuoses et drôles.

L’inénarrable Cristiana Morganti revient au Théâtre des Abbesses avec un trio de spectacles qu’elle nomme « conférences dansées ». Autant de performances qui y ont été créés entre 2017 et 2023 et qu’on revoit toujours avec la même émotion et un plaisir renouvelé.
Diplômée en danse classique de l’Accademia nazionale di danza de Rome, l’artiste a très vite bifurqué vers la danse contemporaine à la Folkwang Hochschule de Essen, berceau de la danse-théâtre. A force de lorgner vers le Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch, elle y entre comme danseuse soliste en 1993 et y passe vingt et une années de sa vie, de 1993 à 2014, ne se résignant à le quitter que cinq ans après le décès brutal et prématuré, en 2009, de la chorégraphe dont l’empreinte l’a marquée à jamais.
Outre ses nombreux engagements et ses créations dans des institutions italiennes (elle est actuellement artiste associée des ATP, Teatri di Pistoia) et au Conservatoire national supérieur de Paris, l’infatigable danseuse/actrice/metteure en scène reprend un triptyque captivant dont chaque solo offre une fenêtre différente sur elle-même. Indissociable de sa crinière noire bouclée qu’elle remet sans cesse en place sans jamais y parvenir, elle retrace son propre parcours. Avec son accent et sa volubilité, sans tomber dans la nostalgie rabâcheuse ni le folklore italianisant à la Dalida, elle est devenue LA Morganti, comme on dit La Callas, star dont l’éclat ne pâlit pas.
Le cycle de ces reprises commence par Moving with Pina , la pièce la plus ancienne, remontant à 2010, créée sur le choc de la mort de la chorégraphe l’année précédente. Faisant sentir l’immense vide laissé par cette disparition, le solo conçu comme un véritable travail de deuil est absolument bouleversant. Mais non dénué d’humour et d’ironie. Cristiana y fait revivre Pina Bausch qu’elle voit d’abord et avant tout comme une danseuse exceptionnelle. Et une critique impitoyable à qui rien n’échappait dans les représentations de la troupe auxquelles elle assistait systématiquement, prenant place parmi le public. Critiques finalement toujours acceptées après des protestations de pure forme car justifiées.
Vêtue de son iconique robe du soir écarlate et froufroutante, la danseuse dans sa maturité déplore avec humour et lucidité les méfaits de l’âge sur son corps : le souffle devenu plus court, les lunettes désormais indispensables pour lire, la taille épaissie (« mes vêtements ont rétréci », dit-t-elle avec esprit, en ajustant à grand peine son bustier récalcitrant).
Avec pédagogie, Cristiana explique et décompose les enchaînements dansés de certains spectacles, ce que ne faisait jamais Pina Bausch. Elle nous fait ainsi entrer dans les coulisses de la création de quelques-uns des chefs-d’œuvre de la chorégraphe allemande, démonstration à l’appui dans de brefs solos étourdissants. Entre autres exemples, elle s’attarde sur Le Sacre du Printemps (créé par Pina en 1975), sur la musique mythique de Stravinsky, intégré au répertoire de l’Opéra national de Paris en 1997. On découvre ainsi dans le détail geste par geste combien la pièce exige de maîtrise et de virtuosité car elle se déroule sur un épais tapis de terre humide apportée sur le plateau. Sur ce terrain irrégulier et mouvant, les interprètes, formant comme un seul corps organique, doivent fournir des prouesses d’équilibre et de coordination.
La deuxième pièce du triptyque, Jessica and Me , née en 2014, est une auto-interview à deux voix aussi drôle que poétique. Cristiana y remonte le fil de sa carrière et de la mémoire, de la formation de danseuse classique à sa rencontre avec Pina et s’explique sur la relation à son corps, à la danse, à l’être-sur-scène. Un retour sur soi, interprété avec honnêteté tout en laissant dans l’ombre les non-dits.
Enfin dans la pièce la plus récente, Behind the light , créée en 2022 en pleine crise existentielle, elle propose un journal intime qui mêle danse, parole et images vidéo. La danseuse pousse plus loin encore la mise à nu de la femme artiste et met en lumière ce qui, le plus souvent, reste caché. Entre rires et larmes, la bête de scène se dévoile avec une sincérité teintée de malice, développant ce qu’implique « danser sa vie ».
Photo : Antonella Carrara
Moving with Pina / Jessica and Me / Behind the Light , donnés successivement au Théâtre des Abbesses jusqu’au 25 mai.
Création, chorégraphie et interprétation : Cristiana Morganti. Collaboration artistique : Gloria Paris. Création lumières : Laurent P. Berger. Vidéo : Connie Prantera



