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Critiques / Opéra & Classique

Il primo omicidio d’Alessandro Scarlatti

par Quentin Laurens

En deux parties inégales

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Il Primo Omicidio de Scarlatti par René Jacobs et son Akademie für alte Musik enregistré il y a vingt ans avait fait date. L’oratorio à six voix arrive débarque au Palais Garnier sous sa direction dans une nouvelle production. Aux commandes de la mise en scène Romeo Castellucci, tente de transformer l’oratorio en opéra, sans toutefois aboutir ni à l’un ni à l’autre. Sa singulière lecture de l’oeuvre de Scarlatti, réussit à surprendre sans toutefois convaincre.

L’Histoire de l’art regorge de références à l’Ancien Testament et à ses premières figures : Adam et Eve, Caïn et Abel y sont représentés, charriant les origines du Mal, les racines de la souffrance humaine, les ferments de la culpabilité. Le brillant livret d’Antonio Ottoboni, riche par sa concision, fut sobrement mis en musique par Scarlatti en 1707.

Coutumier des interprétations éthérées des récits bibliques (voir notamment WT du 28/10/15, Moses und Aron, par Caroline Alexander), Romeo Castellucci signe également les décors, les costumes et les lumières de la production. Les costumes sont sobres voire austères, à la mode des années 1960 : pantalon à pince gris, chemisier blanc pour les rôles d’Abel et Caïn, robe longue kaki pour Eve, costumes sombres et larges pour les autres.

Dans la première partie, des néons colorent un long voile brumeux qui scinde la scène en deux parties. Au fond, quelques formes en mouvement se débattent dans une ambiance gazeuse. Castellucci confie aux symboles le soin de nous raccrocher au récit biblique, sans craindre le blasphème, le décalage ou l’anachronisme. Un retable du XIVe descend sur scène puis plane, à l’envers comme une menace. Abel accroche à celui-ci une grande poche remplie de sang, allégorie plastique du sacrifice animal. Plus tard, deux cheminées fumigènes font office de lames enflammées. La Voix de Dieu vient se poser sur celle de Caïn et l’étouffe.

Dans cette première partie, à vouloir trop soigner le jeu d’acteur, celui-ci vire à l’inconfort pour les chanteurs et à l’ennui pour ceux qui les regardent. Les postures artificielles et figées imposées aux interprètes finissent par lasser et décevoir. Ici Caïn brandit un poing serré, là Abel cache d’une main son visage, et là-bas Eve possédée cueille une pomme fictive... D’aucuns défendront une mise en scène volontairement épurée qui colle à l’esprit du genre et du thème… On sent surtout la tentation de Castellucci de transposer cet oratorio en véritable opéra, sans toutefois aller au bout de son idée. A l’entracte, comme au milieu du gué, on regrette qu’il n’ait su choisir.

Une première partie se révèle assez insipide autant sur scène que dans la fosse, où René Jacobs, pourtant habitué de l’œuvre, s’est attaché à un tempo pesant, une direction sans grand souffle ni allant. Une manière peut-être de souligner musicalement la force dramatique d’une partie de l’oratorio où, dans une gradation tragique, la fraternité devient jalousie, ressentiment puis haine.

Ce premier homicide se grandit d’une deuxième partie rafraîchissante et astucieuse, visuellement tout du moins. Chacun des chanteurs est accompagné sur scène de son double, enfant.

Les six enfants, de véritables jumeaux miment à la perfection leur double-adulte renvoyé à la fosse. Habillés, coiffés et grimés comme leur double, ils prennent leur rôle à cœur et, grâce au livret appris à la perfection, imitent en temps réel le chant des adultes.
Comme chaque fois que l’on confie aux enfants le soin d’investir la scène, l’ensemble est attendrissant. Mais ici, le message ou la morale visés in fine sont équivoques. Qu’est ce que Castellucci veut exprimer ? Nous rappeler le sort auquel est vouée l’humanité : la fatalité perpétuelle et la pénitence éternelle ? Nous redire qu’en nous sommeille toujours l’enfant innocent et inconscient que nous avons été ?

René Jacobs a pour ce Primio Omicidio doublé les effectifs de l’orchestre pour, ainsi qu’il l’a expliqué, “comme à l’époque, s’adapter à la salle”. Malgré une première partie un peu terne, le B’Rock Orchestra propose une gamme de sons riche, intense, et équilibrée. Les cordes apportent beaucoup de musicalité, de vivacité et de corps, tout en laissant leur pleine place aux flûtes, aux luths et aux orgues. On goûte tout particulièrement l’élégance et la douceur des trombones, notamment dans l’accompagnement de la Voix de Dieu.

Sans faux pas majeur, le plateau vocal manque d’un brin d’éclat et de variété. Les rôles sont globalement bien assumés, mais le chant manque de couleur et de vie.

Caïn est incarné par la très théâtrale mezzo Kristina Hammarström qui retranscrit fidèlement la tension psychologique du rôle. La chanteuse suédoise, qui offre des graves trop discrets, semble gênée par ce rôle d’alto et livre une prestation correcte mais sans relief.
Olivia Vermeulen fait un Abel convaincant, doux et presque candide, qu’une voix claire et bien projetée. Assise sur des graves et mediums amples, Brigitte Christensen fait entendre un timbre chaleureux, malgré quelques aigus tendus. Sur la retenue dans les premières mesures, Thomas Walker monte en puissance et montre une belle projection. Le ténor britannique fait un Adam vaillant et philosophe. La Voix de Dieu est incarnée par le contre-ténor Benno Schachtner, aux teintes parfois graciles. Robert Gleadow se fait remarquer en Voix de Lucifer qu’il chante avec passion, soutenu par une ligne de chant puissante et sombre.

C’est une chance que d’entendre ce Il Primo Omicidio à l’Opéra de Paris. Fallait-il pour autant souhaiter qu’à la satisfaction de la redécouverte musicale soit à tout prix rattaché le plaisir de la création visuelle ?

Il primo Omicidio de Alessandro Scarlatti. B’Rock orchestra, direction René Jacobs
Mise en scène, décors, costumes, lumières, Romeo Castellucci ; Silvia Costa, Collaboration artistique ; Piersandra Di Matteo, Christian Longchamp, Dramaturgie
Avec : Kristina Hammarström, Caïn ; Olivia Vermeulen, Abel ; Birgitte Christensen, Eve ; Thomas Walker, Adam ; Voix de Dieu, Benno Schachtner ; Voix de Lucifer, Robert Gleadow.
Enfants acteurs : Maîtrise des Hauts-de-Seine, Choeur d’enfants de l’Opéra national de Paris’
Opéra Garnier, les 24, 29 et 31 janvier 2019, à 19h30 ; les 3 et 17 février à 14h30, les 6, 9, 12, 14, 20, 23 février à 19h30.
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/opera/ilprimoomicidio
Photos : Bernd Uhlig

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