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Critiques / Opéra & Classique

Il barbiere di Siviglia de Gioacchino Rossini

par Jaime Estapà i Argemí

Un pour tous et tous pour un !

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Il ne fait pas de doute que la représentation lyrique relève d’un travail d’équipe. Et dans cette équipe les uns - compositeur et librettiste - ont une présence spirituelle, les autres – musiciens, chanteurs et, metteur en scène - ont une présence charnelle. Tous forment un ensemble inséparable le temps du spectacle.

Or, chacun constate ici et là que cette vérité première ne se réalise pas toujours de la meilleure façon possible : que ce soit par souci de vedettariat, par incompétence, ou pour mille autres raisons, la scène peut prendre ses distances par rapport à la fosse et, même parfois, l’une et l’autre peuvent négliger la partition et plus souvent encore le livret.

Quel plaisir alors d’assister à une nuit d’opéra où la règle du jeu primordiale – le travail d’équipe - a été scrupuleusement respectée, où l’intégration – mieux encore, la fusion - des uns et des autres a joué à fond et a produit un alliage d’une extrême solidité, d’une subtile finesse, d’une excellente qualité en somme.

A la base il y a la comédie de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais (Paris 1775). Le texte de Cesare Sterbini, mais surtout la musique brillante et moqueuse de Gioacchino Rossini (Rome 1816) l’ont allégée de son contenu contestataire de l’ordre social, moral, politique et religieux de la France pré-révolutionnaire. Observons a contrario que l’opéra, Le nozze di Figaro (Vienne 1786) de Wolfgang A. Mozart, est resté bien plus proche de la sensibilité originelle de la pièce de théâtre - Le mariage de Figaro (Paris 1784)- sans doute parce qu’il a été composé avant 1789, à l’intention d’un public autrichien, bien plus installé dans ses certitudes que le public italien.

Aux indéniables qualités de l’opéra sont venues s’ajouter celles de tous les artistes qui ont généreusement offert au public lillois une nuit de folie, d’un excellent niveau artistique.

Dans la fosse, l’Orchestre de Picardie : Tous pour un !

Antonello Allemandi connait bien l’œuvre de Gioacchino Rossini. En témoignent ses multiples collaborations aux Festivals de Pesaro et la grande quantité de titres de l’auteur qu’il a dirigés dans les théâtres du monde entier. Il savait donc ce qu’il voulait en préparant cette production et il a eu – ce n’est pas fréquent - la sagesse (la patience) de confronter ses idées avec les musiciens de l’Orchestre de Picardie (Arie van Beeck), les chanteurs et le directeur de scène, sur les choix à faire et les nuances à travailler, sur les temps forts et ceux moins forts (il n’y a pas eu de temps faible) à respecter, ainsi que les endroits où l’improvisation était possible. Selon ses propres déclarations, il a intégré nombre de propositions issues de leurs discussions.

Pendant la représentation la fosse s’en est tenue aux conclusions adoptées, sans état d’âme ni autre volonté que celle de réussir un travail d’ensemble ; chacun à sa place a travaillé, attentif à la baguette d’Antonello Allemandi, a respecté l’immense variété des tempi et des couleurs d’une partition complexe. Ce "tous pour un" s’est traduit par une présence constante et paradoxalement discrète de la fosse, respectueuse tant des décisions prises que des chanteurs.

Sur la scène, Armando Noguera : Un pour tous !

Sur la scène Armando Noguera (Figaro) a pris les commandes de la situation avant même le lever du rideau. Dès l’ouverture le baryton a parcouru la salle, blaireau et rasoir à la main, proposant aux spectateurs un rasage gratuit. Le ton de la soirée était ainsi donné. Et c’est bien cet étonnant Figaro qui a dynamisé la scène avec fougue, humour et créativité, sans vulgarité, concessions faciles ni gestes déplacés ; sans jamais attirer vers lui les regards du spectateur lorsque l’action ou le chant étaient portés par ses partenaires.

Vocalement impeccable –timbre viril, accent parfait, très à l’aise tout le long de la tessiture et lors des déclamations rapides- l’argentin encore en pleine ascension artistique, a fait preuve de qualités plus que suffisantes pour défendre le rôle du saltimbanque andalou, semblant dire au compositeur, avec respect mais aussi une pointe d’insolence : maestro me voilà ! Sa spontanéité communicative, sa générosité aussi, résultats d’un travail assidu, de longue haleine, ont tranquillisé le reste des chanteurs sur la scène et dès lors, par un effet d’entrainement ils ont tous donné le meilleur d’eux-mêmes pour jouer sur le registre de leur meneur de jeu. Eduarda Melo a campé une Rosine tranquille et joyeuse face au comportement absurde et brutal de son tuteur, comme si elle connaissait depuis le début le dénouement heureux de l’histoire. Taylor Staton, Almaviva a rivalisé de fougue et d’invention avec son coiffeur et improbable ami. Adam Palka –sans soutane- a bien réussi l’air de la calomnie, et Jennifer Rhys-Davies, bien discrète tout le long de la soirée, s’est fait applaudir après son unique intervention. Tiziano Bracci mérite une mention à part pour son interprétation de Bartolo, ici plus bête que méchant.

Ainsi donc ils ont tous, comme un seul homme, derrière Armando Noguera, en chef de plateau, participé à la fête, en parfaite communion avec la fosse –même si elle a eu un peu de mal à les suivre parfois- pour la plus grand joie des spectateurs, médusés de tout ce brouhaha jubilatoire parfaitement orchestré par Jean-François Sivadier.

Les chœurs de l’Opéra de Lille, bien préparés par Yves Parmentier, se sont associés à la fête avec bonheur.

Jean-François Sivadier fecit.

Dans un décor d’ Alexandre de Dardel réduit à sa moindre expression mais qui faisait bien comprendre que nous nous trouvions dans une rue ou dans une maison, Jean-François Sivadier, en amphitryon éclairé, a concocté une mise en scène dépouillée et originale, excessivement travaillée sous une apparence d’improvisation, utilisant en bon cuisinier, les ingrédients dont il disposait, pour nous donner une veillée désopilante d’une grande exigence dramatique, une soirée qui restera dans les mémoires. Fi des différences sociales, fi de la truculence du mariage forcé, fi de la veulerie de l’Eglise (Basile est ici un maître de musique, point), fi de l’autorité de l’armée et de la peur de la police, fi de la roublardise du picaro, fi en somme du XVIIIème siècle. En un mot, l’œuvre dramatique est restée réduite à l’essentiel, sans la trahir, au profit de la musique de Gioacchino Rossini.

La mixture résultante a prouvé, si besoin était, que l’on peut présenter une œuvre ancienne en gommant des intentions originelles de l’auteur, en ne respectant pas forcément tous les sous-entendus de son époque –non négociables en leur temps-, sans pour autant y faire entrer, souvent au chausse-pied, des questions d’actualité, voire des parallèles qui rendraient éventuellement plus compréhensibles les messages d’antan. Jean-François Sivadier a mis entre parenthèse les différences de classe, l’autorité de la Famille, de l’Eglise et du Pouvoir, et pour notre grand bonheur a gardé seulement le côté jouissif de la situation complexe, loufoque, créée par le dramaturge français et le musicien de Pesaro. Un bol d’air frais à consommer sans modération.

Il barbiere di Siviglia. Opéra bouffe en deux actes. Livret de Cesare Sterbini d’après la comédie Le barbier de Séville de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, avec musique Gioacchino Rossini. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Direction musicale d’Antonello Allemandi. Chanteurs : Taylor Stayton, Tiziano Bracci, Eduarda Melo, Armando Noguera, Adam Palka, Jennifer Rhys-Davies, Oliver Dunn, Alexandre Richez, Artavadz Sargsyan, Pierre-Guy Cluzeau .

Opéra de Lille : les 14, 16, 18, 21, 23, 26, 28, 30 mai, et 2 juin.

0820 48 9000
www.opera-lille.fr - billeterie@opera-lille

Coproduction Opéra de Lille, Théâtre de Caen, Opéra-Théâtre de Limoges, Opéra de Dijon, Grand Théâtre de Reims.

Photos Frédéric Iovino

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