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Critiques / Opéra & Classique

Il Trovatore de Giuseppe Verdi

par Quentin Laurens

Beaux chants, esthétique soignée

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Au panthéon de l’opéra, on n’échappe pas au Trouvère. Inspiré d’une pièce de théâtre espagnole à succès de Gutiérrez de 1836 El Trovador, composé dès 1851, créé à Rome en 1853, l’opéra de Verdi rencontre rapidement un vif succès. Ici encore, l’amour impossible ou interdit fonde l’intrigue, nourrie de jalousie, de rivalités, de vengeance et de haine.

A Bastille, l’Opéra national de Paris s’attaque ce soir à un monument, dans une version déjà vue en 2016 (voir WT du 3 février 2016). Àlex Ollé plonge Bastille dans une ambiance sombre et singulière.
Àlex Ollé (La Fura dels Baus) transpose l’intrigue au début du XXe siècle, dans une atmosphère de guerre aussi dramatique que solennelle. Fusils, casques, uniformes, masques à gaz, la Première Guerre mondiale inspire le metteur en scène catalan, même s’il revendique de proposer un conflit atemporel. Cette interprétation belliqueuse, ce bond temporel servent-ils réellement le sens d’un opéra au livret déjà sinueux voire complexe ?

Qu’importe, l’esthétique est soignée, l’effet réussi. La mise en scène s’appuie sur les décors minimalistes d’Alfons Flores. Une foule de câbles quadrille la vaste scène inclinée, bordée par des miroirs ondulants. Accrochés à ces fils, des blocs couleur bronze suspendus dansent au gré des scènes comme dans un ballet gracieux. Ils s’enfoncent pour n’être plus vus, sortent de terre, puis lévitent, laissant alors sur scène des trous dont les soldats font des tranchées. Tombes, champs de guerre, plafond menaçant ou cellule de prison : le potentiel de ces pavés bruns est justement exploité.
Le travail des volumes est habilement révélé par les lumières du brillant Urs Schönebaum. Les formes deviennent des ombres et la photographie délicate alterne entre un sépia à la douceur surannée et de subtils noir-et-blanc.

Côté chant, on apprécie une distribution homogène, expérimentée, et de haute qualité, qui enthousiasme un public conquis (distribution alternée). En témoignent d’ailleurs les applaudissements et bravos généreux qui ponctuent ce Trouvère.

Sondra Radvanovsky donne ce soir une Leonara particulièrement inspirée, elle reprend son rôle signature, et cela s’entend. Dans une prestation mûre et passionnée, elle est fidèle aux couleurs dramatiques de la partition : des graves, chauds et ronds, elle se balade sans forcer jusqu’aux aigus contrôlés, puissants et d’une pureté remarquable. Le D’amor sull’ali rose est saisissant, la prestation complète et remarquable.
Anita Rachvelishvili n’a rien à envier à la soprano, dans une Azucena sombre, rongée par la tragédie. La mezzo géorgienne fait valoir prestance, charisme et puissance. Elle s’appuie sur des capacités vocales incontestables et un réel sens de l’émotion pour incarner cette Gitane vengeresse. Son Stride la vampa tout en nuances envoûte et fait même frissonner.

Les ténors verdiens sont souvent attendus, voire scrutés. Habitué au répertoire, Marcelo Alvarez, offre un Manrico expressif, dont la ligne de chant droite et le timbre clair répondent aux attentes. L’Argentin laisse toutefois parfois le sentiment de forcer, faute d’assez de puissance, sans pour autant ternir une prestation convaincante.
Željko Lučić est lui aussi coutumier des rôles verdiens. Remarqué dans Rigoletto notamment, il est à l’aise dans le rôle du Comte de Luna. Le baryton serbe donne lui aussi donne un sentiment de maîtrise. Sa présence scénique fait un Comte de Luna à la stature remarquée. On retrouve ses quelques graves légèrement engorgés, ses aigus plus droits, beaucoup d’assurance et des teintes chaleureuses.

Les seconds rôles sont bien tenus, soulignons la belle prestation d’Elodie Hache dans le rôle d’Ines, et du Ferrando de Mika Kares.

Le chœur de l’Opéra national de Paris, dirigé par José Luis Basso complète un bouquet vocal réjouissant, et chante avec clarté les chœurs attendus des bohémiens et des soldats.

Pour parfaire cette belle soirée, l’orchestre, dirigé par Maurizio Benini, est appliqué et épouse les reliefs de cette partition exigeante. Du panache et de l’allant pour les grands airs, beaucoup de raffinement lorsque la fosse doit chuchoter, l’Orchestre de l’opéra national de Paris convainc sans prendre de risque.

Ce Trouvère estival ne pouvait étonner : mise en scène connue et distribution de haut vol. Pas de surprise donc, mais une grande réussite, où délicatesse esthétique et accomplissement musical se conjuguent pour une prestation complète et poignante.

Il Trovatore de Giuseppe Verdi, livret de Salvatore Cammarano d’après Antonio Garcia Gutiérrez. Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Maurizio Benini, chef de chœur Jose Luis Basso, mise en scène Alex Ollé (La Fura dels Baus), décors Alfons Flores, costumes Lluc Castels, lumières Us Schönebaum.

Avec en double distribution :
Željko Lučić (les 20, 23, 27, 30 juin, 4, 7, 10, 13 juillet) et Vitaliy Bilyy (les 21, 25, 28 juin, 5, 11, 14 juillet)
Sondra Radvanovsky (20, 23, 27, 30 juin, 4, 7, 10, 13 juillet) et Jennifer Rowley (21, 25, 28 juin, 5, 11, 14 juillet)
Anita Rachveslishvili (20, 23, 27, 30 juin, 4, 7, 10, 14 juillet) et Ekaterina Semenchuk (21, 25, 28 juin, 5, 11, 13 juillet)
Marcelo Alvarez (20, 23, 27, 30 juin, 4, 7, 10, 13 juillet), Roberto Alagna (25, 28 juin), Yusif Eyvazov (21 juin, 5, 11 juillet), Alfred Kim (14 juillet)
Mika Kares, Elodie Hache, Yu Shao, Lucio Prete, Lica Sannal.

Opéra Bastille, les 20, 21, 23, 25, 27, 28, 30 juin, les 4, 5, 7, 10, 11, 13 et 14 juillet 2018, à 19h30.

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

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